Michelet insiste beaucoup sur l'éducation physique, sur les exercices du corps, sur la nécessité de laisser les forces de l'enfant se développer en toute liberté. Il y revient à plusieurs reprises dans ses écrits; il exhorte surtout les habitants des villes à conduire leurs enfants soit sur les montagnes, soit au bord de la mer. Il appelle les bains de mer la vita nuova des nations.

L'éducation morale a essentiellement pour objet, aux yeux de Michelet, de développer l'amour de la nature et celui de la patrie. Il confond ces deux sentiments avec la religion elle-même. «Il faut dans cet enfant fonder l'homme, créer la vie du cœur. Dieu d'abord, révélé par la mère, dans l'amour et dans la nature. Dieu ensuite, révélé par le père dans la patrie vivante, dans son histoire héroïque, dans le sentiment de la France.» Il faut que l'enfant, aime les animaux, les plantes, tout ce qui a vie, qu'il aime la nature elle-même comme une mère invisible et présente; qu'il aime la patrie comme une personne vivante, visible dans les grandes œuvres où s'est déposée la vie nationale. Michelet ne veut pas qu'on parle trop tôt à l'enfant de Dieu. Dieu ne doit apparaître à l'enfant que quand l'idée de justice est née, comme Dieu de justice. Le père loue en Dieu la Loi du monde, la mère le prie comme la Cause aimante. Bien que Michelet, en vertu même du rôle qu'il donne à la justice, fasse du devoir la base de la morale et incarne dans les parents l'idée du devoir, on voit dans toutes ses œuvres que l'idée mystique de la nature et de la patrie, considérées comme objet d'un culte, était au fond sa préoccupation dominante.

Quant à l'éducation intellectuelle, les deux points sur lesquels Michelet insiste le plus sont: 1° la nécessité de ne pas surcharger l'esprit des enfants, de ne pas les accabler par trop d'heures de travail. «La quantité du travail y fait bien moins qu'on ne croit; les enfants n'en prennent jamais qu'un peu tous les jours; c'est comme un vase dont l'entrée est étroite; versez peu, versez beaucoup, il n'y entrera jamais beaucoup à la fois;» 2° la nécessité de mettre de l'harmonie dans les facultés de l'enfant en n'en faisant pas une pure machine intellectuelle, en faisant des connaissances un tout organique. Pour la première éducation, il veut avec Frœbel développer le talent créateur de l'enfant, lui apprendre à s'approprier le monde et à associer ses idées par l'action; puis avec Coménius, avec Pestalozzi, avec Frœbel, il recommande la méthode intuitive, qui met les choses avant les mots; avec Pestalozzi, il voudrait associer le travail manuel au travail intellectuel, un enseignement qui réunît l'agriculture, le métier et l'école. Enfin, dans ses vues de réformes pour l'Université, dont il vante du reste les mérites solides et modestes, il demande qu'on rende l'enseignement plus simple et plus général, qu'on fasse comprendre les liens qui unissent les sciences, qu'on développe l'homme physique, qu'on mette en rapport le collège, les écoles industrielles, les écoles agricoles. Il est difficile de tirer des idées pratiques très claires des chapitres de Nos Fils qui traitent de ces derniers points, ainsi que de ceux qui sont consacrés aux écoles de droit et de médecine; mais on peut dire en résumé que la conception de Michelet en matière d'éducation est l'éducation encyclopédique que Rabelais fait donner à Gargantua. Il veut une éducation qui songe au sujet, à l'homme, au lieu de ne songer qu'à un des objets de l'enseignement, à la science.

Les idées de Michelet sur l'éducation ne se bornent pas à l'enfance et à la jeunesse, elles, s'étendent à la nation entière, au peuple surtout qui, à tant d'égards, reste enfant et enfant négligé. Il voudrait que les jeunes gens de la bourgeoisie se fissent les apôtres de l'union entre les classes en s'occupant de l'instruction populaire, que les écoles, devenues écoles libres, dépendant seulement des communes, fussent à tous les degrés de l'enseignement accessibles à tous les jeunes gens sans distinction de fortune d'après le mérite seul; enfin que la commune jouât dans la vie nationale un rôle beaucoup plus grand qu'aujourd'hui, que chacun consacrât à l'association communale le meilleur de ses forces. Il faisait à cet égard de beaux rêves. Il imaginait une société où l'enseignement serait la fonction de tous ou presque tous, «où l'on profiterait de l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de l'un, de la lumière de l'autre». Il désirait surtout que l'on créât des fêtes populaires, des fêtes nationales, même des fêtes internationales «qui dilatent le cœur», qui enseignent le patriotisme, la fraternité, des fêtes semblables à celles de la Grèce. Comme il avait été le premier à retrouver et à raconter ce qu'avaient été les fédérations en 1790, il gardait l'espoir de voir un jour jaillir du cœur des peuples des fêtes exerçant une action morale sur ceux qui y prendraient part. Théâtres, concerts, banquets, il voulait de grandes manifestations de la vie collective unissant les classes et les moralisant toutes. Il a tracé à la fin du Banquet un admirable programme de ces pia vota si différents de la réalité. Il demandait aussi que l'on fît pour le peuple des livres qui lui donnassent sous une forme très simple, mais élevée et belle, non enfantine, une nourriture intellectuelle solide et saine, des livres d'action, des bibles du travail (récits de voyages, biographies des grands inventeurs, etc.) des livres de morale, et surtout la Bible de la France. Lui-même avait écrit le Peuple et la Bible de l'humanité, mais il sentait que sa langue n'était pas accessible au peuple et il en souffrait.

Michelet a pourtant écrit une de ces Bibles populaires, c'est sa Jeanne d'Arc. Tous peuvent la lire et la comprendre. Les livres tels qu'il les désirait commencent à naître, et il aura contribué à leur éclosion. Si ce grand écrivain était trop original pour avoir à proprement parler des disciples, il aura exercé néanmoins une puissante et durable influence, dans la science, dans la politique, dans l'éducation, dans les mœurs publiques: il aura été un éducateur. Nul ne l'aura lu et goûté sans s'être senti plus pénétré de ses devoirs envers l'enfance, envers le peuple, envers la patrie, sans aimer davantage l'humanité et la justice.

APPENDICE II

LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[87]

Si la France possède une série si riche et si admirable de correspondances et de mémoires, c'est que notre race a le goût et le don de l'observation psychologique, et que toute observation psychologique est plus ou moins une confession. Le talent de s'observer et de se raconter soi-même n'est-il pas un des mérites les moins contestés de nos écrivains?

D'autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie lyrique, dans la philosophie ou l'art dramatique: nul ne nous a refusé la gloire d'avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi Montaigne reste-t-il éternellement jeune? Pourquoi lit-on plus les Pensées que les Provinciales, madame de Sévigné que Bossuet, les Confessions que le Contrat social? C'est qu'on n'a encore rien trouvé de plus intéressant pour l'homme que l'homme même. Pascal a beau railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où il s'attendait à voir un auteur. Il n'est pas nécessaire qu'un auteur de mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que l'histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n'ait été connu de son vivant que d'un petit cercle d'amis s'il a laissé, dans ses Pensées et dans ses Lettres, des trésors d'observations morales. Peu importe qu'Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie Baschkirtseff n'ait pu donner la mesure de son talent d'artiste, si l'un a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une foule de ses contemporains, et si l'autre met à nu, avec une audace ingénue, tous les secrets d'un cœur de jeune fille russe, nous instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.

Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait sincères, de pénétrer dans l'intimité de son être moral, de saisir les mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le montrent, sinon tel qu'il a été, du moins tel qu'il aurait voulu être; elles nous font comprendre l'unité fondamentale qui relie les manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand elles n'ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul! Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la première jeunesse, aux années où l'on cherche encore sa voie, où l'avenir s'ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni l'opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l'on se laisse voir d'autant plus naïvement, qu'inconnu de tous, on ne se connaît pas bien encore soi-même.