Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette nature laissées par l'écrivain le plus original de notre siècle, par celui dont l'œuvre porte le plus fortement l'empreinte de sa sensibilité personnelle, par Michelet.
Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages; il cherche lui-même cette communication directe avec son lecteur; il le prend pour confident de ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses découragements; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à un fils, comme un ami à un ami.
L'unité de son œuvre, si variée de sujets et d'inspirations, parfois même incohérente aux yeux de l'observateur superficiel, doit être cherchée dans sa vie et dans son cœur. C'est ce qui fait l'inestimable valeur des souvenirs personnels qu'il nous a laissés et que sa veuve, fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[88]; en 1884, elle nous a donné Ma Jeunesse qui contenait toute l'histoire de l'enfance et de l'adolescence de Michelet jusqu'à sa vingt-deuxième année; en 1888, elle nous a fait connaître le Journal intime que Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.
Malgré l'intérêt et la beauté de Ma Jeunesse, bien qu'elle contienne le récit infiniment touchant des premiers rêves d'amour et des premières déceptions du futur auteur de la Femme, Mon Journal a encore beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de Ma Jeunesse, qui sont les plus importantes pour l'intelligence du développement moral et intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu'elles ont d'essentiel, par la préface du Peuple; de plus, l'ouvrage se compose de fragments écrits à diverses époques et qu'il a fallu rapprocher, coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété qu'aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu'on y ait vu une sorte de collaboration et de remaniement. Mon Journal, au contraire, a été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu'il a été écrit; il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne connaissions rien et qui a été d'une importance capitale pour son avenir intellectuel, celle qui s'étend entre sa sortie du lycée et son entrée dans le professorat, entre ses premiers chagrins d'amour et son mariage, entre ses derniers devoirs d'écolier et ses premiers livres. Ces années 1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses Lehrjahre, ses années d'apprentissage, apprentissage de la vie, apprentissage de la pensée et du style. C'est pendant ces années-là que Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son esprit le pli définitif; c'est alors qu'il a pris conscience de sa valeur et fixé sa vocation. Mon Journal nous initie à ce travail intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l'occasion. Nous assistons à l'ensemencement d'un sol qui devait porter plus tard de si riches moissons. Le champ que nous n'avons connu jusqu'ici qu'à l'heure de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour; nous suivons des yeux les sillons profonds qu'y ont creusés les passions, la douleur et le travail; nous reconnaissons parmi les graines que le semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.
Il y a deux périodes dans ces années d'apprentissage. La première est remplie par l'amitié de Michelet pour Poinsot; dans la seconde, Michelet cherche dans le travail et l'activité intellectuelle un remède à la douleur poignante causée par la mort de son ami. C'est un roman que l'amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du cœur la blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de Marianne[89] des conséquences qu'entraîne pour la femme la légèreté égoïste de l'homme, il s'était imposé les règles morales les plus sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l'amitié. Mais dans cette âme passionnée, l'amitié prend bien vite toute l'intensité de l'amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même; il y a entre eux de telles ressemblances qu'il voit là «une méprise du Démiourgos qui a réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme Platon». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais tout l'intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à son ami et dans les lettres qu'ils échangent. L'éloignement fait pour cette amitié ce qu'il aurait fait pour un amour: «c'est le soufflet de la forge». C'est le cœur plein d'attendrissement que Michelet suit le chemin de la barrière de Fontainebleau, qu'avant d'entrer à Bicêtre, il contemple sa fenêtre. C'est avec ravissement qu'au retour, il pense à son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.
Cette amitié lui paraît supérieure à l'amour: «avec un ami, on arrive bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, ce qu'on ne fait guère avec une femme qu'on aime»; l'amitié développe, au lieu de l'éteindre, l'amour de l'humanité. Poinsot, nature élevée et pure, qui «unissait la maturité de la raison à la simplicité du cœur», était malheureusement d'une santé délicate que le travail usa rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge; il en suit les progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s'éveiller en lui pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort:
«À l'entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me déchira de nouveau. C'était donc à cette nature hostile que nous allions le remettre, l'abandonner pour toujours! Comment dire mes angoisses pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom, ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de meurtrissures… Puis ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu'il rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout entier du psaume me revenait: «Du fond de la tombe, Seigneur, j'ai crié vers toi. De profundis clamavi».
Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le sentiment le plus puissant qu'ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup sûr qui a eu l'influence la plus durable sur son être moral. Il songeait sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille son effigie: «le misérable cœur en reste marqué pour jamais». C'est de cette amitié qu'il a dit: «Une âme entre un jour dans l'atmosphère d'une autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d'attraction dont nous subissons la loi aussi bien que les étoiles; au même instant la vie de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces deux qui vont ensemble (Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les mondes, vont comme eux, s'empruntant, se rendant sans cesse, sans se confondre jamais.» Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l'immortalité. Il a dû en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement moral, ses idées sur l'amitié et sur la mort. Son admiration pour son ami était telle qu'il le voulait parfait, et qu'il désirait être lui-même parfait pour être digne de lui. S'améliorer mutuellement, tel est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul doute qu'ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute conception de l'amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la solitude «qui leur a donné l'amour du bien». Poinsot mort, Michelet n'a plus eu d'ami, j'entends d'ami uniquement aimé. Poret, «son bon ourson», lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d'armes plutôt qu'un ami. Mais l'amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens contemporains, c'est «d'avoir aimé davantage», parce que pour lui «l'enseignement fut l'amitié». Il nous montre les communes de Flandre fondées sur l'amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les fédérations, et les fédérations étaient la grande Amitié.
Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment qui y était déjà très fort: l'amour de la mort. Non pas cet amour de la mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de foi et d'espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même temps: «J'aime la mort» et: «Nous sommes nés pour l'action». Ce n'est pas la mort seulement, c'est les morts qu'il aime. Dans ses incessantes promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s'arrête pas seulement aux tombes de ceux qu'il a aimés, il donne de l'eau et des fleurs à des tombes négligées; il a pitié des morts inconnus et oubliés. Il converse avec eux comme il converse avec l'âme de Poinsot «son cher enfant».
Cet amour pour les morts n'est-il pas entré pour beaucoup dans la vocation historique de Michelet? dans la manière même dont il a compris l'histoire? N'a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules anonymes, victimes obscures qui ont fait l'histoire, et que l'histoire oublie? N'est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu'il a voué toutes ses sympathies? N'est-il pas descendu en justicier compatissant dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient un sommeil séculaire? N'est-ce point parce qu'il a été guidé et inspiré par l'amour pour les morts qu'il a donné à l'histoire le nom gravé aujourd'hui sur son tombeau: Résurrection? Poinsot disparu, Michelet a généralisé et répandu sur l'humanité les sentiments qu'il avait concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de cette passion de sa jeunesse.