Si l'amitié l'avait consolé de l'amour déçu, il se jeta avec fureur dans l'activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de l'amitié. Au roman de l'amitié succède le roman des idées, car tout chez lui, l'intelligence même, est sentiment et passion. C'est à cette époque que s'applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume: «Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse.» De 1821 à 1828, son cerveau est en ébullition, les projets d'ouvrages s'y pressent et s'y entrecroisent; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C'est vers la philosophie qu'il se tourne d'abord ou plutôt vers l'histoire philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando, de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart; il enseigne d'abord la philosophie en même temps que l'histoire à l'École normale et son rêve est d'allier «la science de Dieu à la science de l'homme». Il travaille longtemps au plan d'un grand ouvrage sur le Caractère des peuples cherché dans leur vocabulaire. Il traduit Vico; il scrute les Origines du droit. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le saisit et l'entraîne. Après avoir préparé une sorte d'histoire de l'Église et de la civilisation, il se contente d'écrire les Mémoires de Luther; il compose le Précis d'histoire moderne; et on voit s'élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l'histoire de France. Au moment où s'arrête le Journal des idées, il va commencer son Histoire romaine. Ce n'est que trente ans plus tard qu'il reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d'autrefois.

Si l'histoire de l'amitié avec Poinsot, si le Journal de mes idées, nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources d'inspiration de Michelet, le Journal intime n'est pas moins précieux pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer l'homme de l'écrivain.

Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les règles comme des entraves au génie et qui croient que l'irrégularité dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent l'originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s'est soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines; cet homme, qui a uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de Saint-Simon, s'est formé en menant la vie d'un disciple de Port-Royal.

Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir, le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la lecture, et il avait pris l'habitude d'emporter toujours avec lui un livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait encore, c'étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en 1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et ses pensées, se répétant le mot de l'Imitation: «Je me suis souvent repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté seul.»—«J'achève l'apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je m'enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l'abstinence absolue.»—«La plénitude du cœur ne s'obtient qu'avec le recueillement de la solitude. Les puissances de l'âme et de la volonté ne se rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent».

Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail qu'il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures, choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d'auteurs grecs et latins; il les traduit, car il considère la traduction comme une œuvre originale et le meilleur des exercices de style; il compose des vers latins et des vers grecs; il traduit en vers grecs ses propres compositions françaises, et la versification latine lui est si familière qu'elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie intime.

À côté de l'étude de l'antiquité classique dans laquelle il se plonge au point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par cœur et de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place aux mathématiques, parce qu'il y voit une discipline utile pour l'esprit, un moyen de dompter l'imagination vagabonde, de la soumettre à la logique. Bien qu'âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de mathématiques. Je ne sais s'il a trouvé dans ces exercices le profit qu'il y cherchait. Les mathématiques n'ont jamais gardé personne des chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles ne l'ont pas rendu plus logique.

Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l'Évangile, la majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à son imagination et à son cœur. Ajoutez à cela la lecture des philosophes, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que l'esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout d'abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de professeur à Charlemagne l'a délivré de la servitude de l'institution Briand, et que sa vocation d'historien commence à l'entraîner des idées générales sur la civilisation et l'humanité à l'étude d'époques particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et l'antiquité, l'antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait dire la querelle des romantiques et des classiques; car les auteurs anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait dans l'antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on s'inspire.

Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par Michelet dans son travail et ses lectures, c'est la sagesse avec laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin d'argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le journalisme; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d'une science de fraîche date; il sait que les fruits des arbres qui produisent trop vite n'ont ni couleur ni saveur; il veut laisser au vin le temps d'achever sa fermentation dans la cuve. «Ne vous pressez pas de partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles jusqu'à ce que l'heure du vrai réveil soit venue.» Il savait que l'heure du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les passages où il parle avec trop de modestie de la «médiocrité» de son esprit ou de la «froideur» de son style. J'y vois bien plutôt l'aveu d'une ambition que l'expression d'un regret. Tout dans sa conduite et dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des règles qu'il s'impose, respire la conscience de sa force et la foi dans sa destinée.

La discipline morale à laquelle il se plie n'est pas moins digne d'admiration que la méthode de travail qu'il s'impose et elle nous montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J'ai déjà dit comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu'il avait pour l'amour. Il a d'autant plus de mérite à s'être élevé à cette conception morale si élevée qu'il avait accepté et lâcher pour autrui la théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l'observation stricte de la règle des mœurs. Mais ce n'est là qu'un des côtés de sa discipline. C'est à tous les moments de la vie qu'il s'observe, travaille sur lui-même, s'adresse des réprimandes et des conseils, tend sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les bouillonnements de son sang ardennais; il se promet de ne plus discuter avec violence. Il note chaque petit progrès; il éprouve une joie enfantine à constater «qu'il se lève de bonne heure sans grogner».

Il continue son journal après la mort de Poinsot «pour s'améliorer». Il va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami «pour se rendre meilleur»; il s'accuse de «son manque de discipline». Il cherche dans l'exercice de la charité l'éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il en arrive à formuler des préceptes d'une rigueur monacale. «Retranchons des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c'est les nourrir.»—«Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir seul importe, et que tout le reste n'est rien.» C'est sur ces paroles que se clôt le Journal.