Qu'on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa vie: Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses mœurs graves et simples; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait d'ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume à la main, c'était la Sibylle sur son trépied.

Michelet nous apparaît déjà dans son Journal tel qu'il sera toute sa vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l'harmonie et l'unité. La légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d'après laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui l'aurait transformé de catholique et de royaliste qu'il était en libre penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du Journal. Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820, «le troisième jour de la Révolution», a déjà l'accent de l'Introduction à l'histoire universelle et de la préface de l'Histoire de la Révolution. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney. Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en lui. Il voit dans le Christ «un homme de bonne foi, exalté dans ses méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s'est cru le Messie». Saint Paul, «très faible de raisonnement», est pour lui le fondateur de l'Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard: Dieu et l'immortalité. Il l'a toujours eue et il n'a jamais eu que celle-là.

Nous retrouvons dans le Journal le germe de tout ce que Michelet a pensé et écrit plus tard. N'est-ce pas le plan de la Sorcière qu'il trace en 1825? «Si l'on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu… puis, pâlissant, diminuant chaque jour, et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu'une forme.» N'est-ce pas la Bible de l'humanité qu'il rêve dès 1820: «Je sens vivement la nécessité d'un livre qui serait la nourriture habituelle d'une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet ordre d'idées, on n'ait encore rien tiré des philosophes anciens et surtout des livres de l'Orient d'où nous vient, en tous sens, la lumière. De ce côté, l'idée de Dieu se confond avec celle de l'action. La Grèce, la Perse, voilà où j'aimerais à puiser, parce que la religion de ces peuples, au lieu d'endormir les esprits, les pousse vers le progrès.» Tous ses petits livres d'histoire naturelle ne rentrent-ils pas dans l'ouvrage qu'il méditait en 1825: Étude religieuse des sciences naturelles? Nous reconnaissons partout l'éducateur qui a écrit Nos Fils, dans les conseils qu'il donne à Lefèvre, à Bodin, à lui-même. Il rêve d'adopter un enfant pour former une âme; ce jeune homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu'à ce sentiment paternel se mêle autre chose; car cet enfant adoptif est toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et nous voyons l'auteur de l'Amour et de la Femme dans celui qui a écrit les pages admirables du Journal sur les femmes et sur l'amour, l'amour plus fort que la mort. «Oui, la femme vit, sent et souffre tout autrement que l'homme. La délicatesse des organes fait celle des sensations», et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.

Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en contradiction avec la première, c'est alors seulement qu'il a réalisé dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors qu'il a eu une femme «compagne de sa pensée et de ses travaux», alors qu'il s'est arraché «à la sauvage histoire de l'homme», pour revenir aux pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c'est-à-dire à Dieu.

Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations: «Le cœur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes pensées. Il féconde mon esprit.» Sensibilité qui n'a rien d'égoïste, qui est tout amour des hommes: «Ne laissons voir de nos larmes que celles qui tombent sur les maux d'autrui. Ce sont les seules qui soient fécondes.» À l'amour des hommes, il faut joindre l'amour de la nature; mais l'amour de la nature n'est pour Michelet qu'une expansion au dehors de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d'âme comme pour Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions: «Rien de la nature ne m'est indifférent. Je la hais et je l'adore comme on ferait d'une femme.» Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais aussi à sa philosophie: «Le temps était doux et sombre, la campagne triste; un ciel gris l'enveloppait. L'horizon immobile, sous cette teinte uniforme, semblait pourtant s'approcher peu à peu de la terre; aucune perspective d'ailleurs, rien qui fît apprécier les distances. J'aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route. L'immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n'existait plus. C'était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque chose de l'émotion attendrie d'un fils qui, habituellement séparé de son père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et doucement venir à lui.»

Le cœur n'est pas seulement la source des pensées, il est aussi le maître du style. «Les paroles sortent de la plénitude du cœur: ce mot pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul toutes les rhétoriques.» Il dit ailleurs: «Le style n'est qu'un mouvement de l'âme.» Cette belle définition est déjà vraie du style du journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le style du Journal datent de 1820. Les pensées sont celles dont l'œuvre entière de Michelet est inspirée; le style ne date pas. Le Journal compte parmi ses œuvres les plus exquises par la forme comme par les sentiments; moins pittoresque, moins coloré qu'il ne le deviendra plus tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l'harmonie musicale; il est déjà rythmé aux battements de son cœur.

La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d'émotion, écrite après une rencontre avec Thérèse: «Il me semble que mon âme et mon corps, depuis ce moment, n'aillent plus ensemble. Lui est, ici, misérable; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant là, gisant, demi-mort. Eh! que ne suis-je donc mort tout à fait!» Ne nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le français de Michelet ait «soulevé l'indignation» des juges de l'agrégation de 1821. C'est sans doute ce qui fait qu'il nous ravit aujourd'hui, qu'il n'a pas vieilli d'un jour.

Jusque dans le détail on retrouve dans son Journal des pensées qui seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites, celle sur le jour des morts dans la Sorcière, a été conçue sous sa première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du Journal). Elle n'a été écrite sous sa forme définitive que quarante ans plus tard.

C'est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses œuvres. Comme il vient du cœur, puisse-t-il trouver le chemin des cœurs; enseigner à une génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l'enthousiasme pour les idées et la foi au bien, l'amour de la patrie et «le patriotisme de l'humanité»! Que ce maître et cet ami incomparable reste un ami et un maître pour la jeunesse d'aujourd'hui et pour celle de demain! Qu'elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion! Que par elles il continue, comme il l'espérait, à vivre, à aimer et à être aimé!

FIN.