NOTES
[1: On consultera sur Renan les études de P. Bourget dans ses Essais de psychologie contemporaine et de J. Lemaitre dans Les contemporains, un remarquable article de Maurice Vernes dans la Revue d'histoire des religions (1893) et surtout la belle notice de J. Darmesteter dans le Journal asiatique (1893).]
[2: La note suivante fut envoyée par Renan à un ami pendant la campagne électorale pour lui indiquer dans quel esprit il fallait présenter sa candidature.
«M. Renan est un homme d'imprévu… Il est difficile d'avance de prédire son développement… Pour s'être occupé surtout du passé, Ernest Renan n'est pas resté étranger au XIXe siècle. Il y a réfléchi… Ses Questions contemporaines… Ce n'est donc pas avec trop d'étonnement que nous avons appris sa candidature en Seine-et-Marne. La circonscription où il se présente est celle qui envoyait à la Chambre La Fayette, Portalis. C'est l'un des pays les plus libéraux de France en politique et en religion. Nous souhaiterions que M. Ernest Renan réussît. Nous croyons qu'en certaines questions il pourrait être de bon conseil. M. Ernest Renan n'est pas un radical; les divers partis ont contre lui des griefs. Il y a un parti qui n'a pas de grief contre lui: le parti de la liberté. Nous désirerions vivement que les électeurs de Seine-et-Marne soient de cet avis. M. Ernest Renan a ainsi résumé son programme: Pas de révolution, pas de guerre, progrès, liberté. C'est sûrement là le programme du pays où il se présente et peut-être de la province en général. Si M. Ernest Renan devenait un jour le représentant de l'esprit libéral tel que l'entend la province, en opposition avec l'esprit radical de Paris, nous n'en serions pas trop surpris.»
Tant de modération, de modestie et de nuances n'étaient pas pour entraîner le suffrage universel. Ernest Renan en fit l'expérience.]
[3: Ce voyage d'Italie fut un enchantement et lui laissa de durables impressions. Voici ce qu'il disait de Rome dans une lettre du 25 mars 1850: «Je suis de retour à Rome pour la deuxième fois. Vous voyez que cette ville exerce sur moi une attraction toute particulière; j'y aurai passé près de cinq mois, et tous les jours je l'envisage par des faces nouvelles et je lui trouve de nouveaux charmes. Rome est la ville du monde où l'on est le plus à l'aise pour philosopher. Nulle part la pensée n'est plus libre, la vue plus limpide. Rome est comme les grandes œuvres de l'esprit humain; l'impression qu'elle produit est très complexe. Il y a place pour l'admiration, pour le mépris, pour le rire, pour les pleurs. C'est le tableau le plus parfait de la vie humaine, ou plutôt c'est le résumé de la vie de l'humanité, concentré en un point. Si vous visitez jamais ce pays, vous partagerez, j'en suis sûr, mes sympathies, et vous préférerez cette grande ruine à cette Naples trop vantée, qui n'a pour elle que son admirable nature. Naples ne m'a laissé que de pénibles souvenirs. Il est impossible, en face d'une telle dégradation de la nature humaine, de s'ouvrir de gaîté de cœur au charme des beaux lieux, lors même que ces lieux s'appellent Sorrente et Portici, Misène et Baïa.»]
[4: La politique n'a joué qu'un rôle très secondaire dans la vie d'Ernest Renan, aussi n'ai-je pas cru devoir insister sur les sentiments qu'ont pu lui inspirer les révolutions de 1848 et 1850. Mais il n'est pas inutile de rappeler qu'en 1850 il se disait de tendances, mais non de doctrines socialistes, et que le 2 décembre fut pour lui comme pour tous les hommes de cœur de sa génération une cruelle épreuve. Il écrivait le 14 janvier 1852:
«J'aurais, je crois (après le 2 décembre), définitivement et à tout jamais, répudié le suffrage universel, qui nous a joué cet effroyable tour. «On ne peut vivre avec toi, ni sans toi.» Voilà bien le mot, et c'est toute la vie et toute l'histoire… Croiriez-vous que dans la fièvre des premiers jours, j'étais presque devenu légitimiste, et que je suis encore bien tenté de l'être, s'il m'est démontré que la transmission héréditaire du pouvoir est le seul moyen d'échapper au césarisme, conséquence fatale de la démocratie telle qu'on l'entend en France. Si c'est là la conséquence de 89, ainsi qu'on nous le dit, je répudie 89; car je suis convaincu que la civilisation moderne ne tiendrait pas cinquante ans à ce régime… Depuis ces événements je suis devenu tout curiosité; je ne vis que des nouvelles et des impressions d'autrui.»
Son caractère ne le portait pas à la résistance active. Voici comment il jugeait, le 17 mai 1852, la question du serment:
«Mon avis est que ceux-là seuls devaient refuser qui avaient participé directement aux anciens gouvernements… ou qui actuellement avaient l'intention arrêtée d'entrer dans une conspiration contre celui-ci. Le refus des autres, bien que louable s'il correspond à une délicatesse de conscience, est à mon avis regrettable. Car outre qu'il dégarnit le service public de ceux qui peuvent mieux le remplir, il implique que tout ce qui se fait et tout ce qui se passe doit être pris au sérieux… En ce qui me concerne, on ne m'a encore rien demandé; je vous avoue que je ne me trouve pas assez d'importance pour faire une exception au milieu de mes collègues, qui, pas plus que moi, ne sont partisans du régime actuel. Il est évident que, de fort longtemps, nous devons nous abstraire de la politique. N'en gardons pas les charges, si nous n'en voulons pas les avantages.»