L'huile mélancolique et le vinaigre triste.
Au théâtre, beaucoup de monde et du meilleur. Un incident comique est venu dès les premiers instants troubler quelque peu la marche normale du spectacle et donner à Salis l'occasion d'un vif succès oratoire.
Au beau milieu du boniment de Pierrot peintre, cependant que notre barnum exaltant la nudité splendide de Colombine, flagellait vigoureusement les membres de la ligue contre la licence des rues, MM. Béranger, Frédéric Passy, etc., voici qu'un cri s'élève des fauteuils: Soyez propre!
Dans l'ombre épaisse de la salle, Salis ne parvient pas à distinguer son interrupteur, mais il lui fait remarquer qu'il y a méprise de sa part sur le sens du boniment, et secondement lâcheté à profiter ainsi de l'ombre pour troubler la représentation.
Nouvelle réplique de l'interrupteur accompagnée d'une manifestation hostile du public. Salis alors conclut l'incident par ces mots que suit un long éclat de rire. «Il n'y avait dans cette salle, qu'un seul imbécile, il a voulu se faire connaître»: Sans me vouloir extasier sur cette phrase, d'ailleurs spontanément émise, je vous la donne comme souveraine pour confondre un interrupteur maladroit dans une réunion publique.
A la sortie du théâtre, nous apprenons que le trouble-fête de tout à l'heure est un ancien percepteur de l'enregistrement, révoqué jadis pour attentat à la pudeur. Convenez qu'il y a vraiment des gens mal inspirés.
Périgueux.
Contrairement à ce principe, qui veut que dans toute contrée célèbre de par le monde pour tel ou tel produit, ce produit soit lui-même en médiocre estime, je dois convenir que la truffe est à Périgueux en singulière abondance. Cristi, messeigneurs, quel usage on fait en cette ville de ce savoureux tubercule. Pour hors d'œuvre, des truffes longuement brossées, mais toutes nues et sans apprêt (j'ai vu des amateurs mordre à même la masse noire, à belles dents); puis une omelette aux truffes, sans préjudice d'un canard aux truffes et d'une salade idem. Pour parachever l'obsession, de fines lamelles de chocolat piquées dans la bombe glacée simulaient des rondelles de truffes. Le parfum local me poursuit jusque chez le coiffeur que je soupçonne de lotionner ses clients au triple extrait de truffes. Bref, je m'éveille après de terribles cauchemars, causés sans doute par l'ingestion excessive de cet aliment, et durant lesquels j'avais été pourchassé par je ne sais quels fantômes qui voulaient à toute force me gaver de truffes, et dans la demi somnolence du réveil, je baptise Trufaldin mon garçon de chambre. Dieu me damne si je remange des truffes avant le vingtième siècle.
Châteauroux.
Nous arrivons en plein midi dans le chef-lieu du département de l'Indre, ce qui nous permet de croiser, en nous rendant à l'hôtel, quelques minois délurés qui s'en reviennent de la manufacture des tabacs. Par une association d'idées bien naturelle, la vue de ces troublantes cigarières nous remet en mémoire le chef d'œuvre de Bizet et c'est en fredonnant des phrases de Carmen que nous gagnons en chœur la table d'hôte où nous attend le déjeuner. Cependant que défilent en parfaite ordonnance les plats aussi nombreux que choisis, Salis, dont l'estomac fait mal son service, m'entretient de son ami Maurice Rollinat, le merveilleux poète des Brandes et des Névroses, dont nous foulons présentement le sol natal. Il espère que, prévenu de notre visite par les journaux locaux et aussi par une missive adressée de Poitiers, Rollinat voudra bien venir applaudir au théâtre, les jeunes poètes qui se font gloire d'appartenir à cette école du Chat Noir, dont il fut un temps lui-même, l'étoile justement acclamée.