—«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre; d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même. Ah! pendant les deux ans qu'a duré ce travail, dont tu contemples le résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai plus rien presque à désirer.»
Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la santé de mon Bonhomme!»
10 mars.
C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix, ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et une cités que je vois figurer sur la liste à moi confiée, mais dame, on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire, Nazaire les chiens, comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de mer, à l'époque où je m'embarquais à bord du Lafayette pour la Havane et Vera-Cruz.
Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques cités importantes du centre et de l'ouest.
A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon désagréable.
Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplement comme une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de giboulées.
Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité. Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre: Le Chemineau. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont empêché d'entendre cette œuvre, que si volontiers j'eusse applaudie. Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans le Tour du Monde en quatre-vingts jours, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.
J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon. C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à l'heure. Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'œil terne, la face jaune avec des reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois, figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces contiguës qui composaient le cabaret.
Je retrouve aussi le beau lutrin massif en chêne surmonté d'un aigle de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de prendre place dans la très artistique collection des œuvres Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un stage. Lors de la reprise de l'Epopée, ces deux ans passés, un dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient, sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés, mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont l'œuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des dorures en forme d'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général de l'Empire.