Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons, les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction d'un imaginaire ennemi.
Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent les lèvres et le menton. L'œil s'aperçoit par un orifice ménagé à son niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement des lignes. C'est de la bonne charge et de la très spirituelle caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa chevaleresque origine.
Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville. Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise, est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.
Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés rimées.
Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de gargantuesques mangeries.
Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de bachiques désirs vers la gorge mal défendue.
Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses, plus de plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien, ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie, suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.
L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier. Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoire de quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me retourner, je hâtai le pas.