En scène pour l'Epopée! malgré quelque atténuation de la voix qui se refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne s'avise pas de ces choses.
Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois, tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: «Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand bien de ses euphémismes.»
Angers, 14 mars 1897.
Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui, pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte Mme Salis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire. L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Ce symptôme joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour établir un pronostic des plus folâtres.
Mme Salis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour quelques séances du précieux concours de notre Directeur.
Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection. Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et à dissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.
Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité des services.
Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix pour un paresseux de mon envergure.
Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle, propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du Grand Hôtel.