S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.
Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pour s'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du village de Naintré.
Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti, Ramuntscho, et il me demande de lui prêter un volume de la correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.
Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de Mme Salis, que toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuis l'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est jugé par nous alarmant.
Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême, considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'une gaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit et moraliser l'entendement.
L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans) justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre qui se respecte pratique le: Castigat mores, il ne fait nullement abstraction du Ridendo de la romaine formule.
Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.
Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus de vingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage. Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement de gymnastique inaccoutumée.
Aussi, n'est-ce pas sans maudire In petto l'administrateur et les machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.
Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre, et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.