Et sur cette consolante pensée, nous remercions avec effusion le Terre-Neuve Bonnaud dont les tempes ruissellent d'une noble sueur et nous allons Tenib, Mulder et moi, boire des bocks dans le café attenant à l'hôtel où les dames hongroises s'efforcent de rendre insupportable l'entr'acte de Cavalleria.
Angers.
La troisième journée de notre étape d'Angers s'est passée dans les mêmes angoisses que les deux précédentes pour ce qui est de l'état de notre directeur. La fièvre cependant s'est fortement amendée et ne dépasse pas trente-huit degrés cinq dixièmes, température qui, si elle n'était pas compliquée d'autres symptômes, ne constituerait pas un sujet de sérieuse inquiétude. Mais Salis est plus faible que jamais; ses yeux qui sous l'excitation fébrile avaient pris de l'éclat sont aujourd'hui mornes et sans regard. Néanmoins, il s'intéresse aux choses de la tournée tout aussi vivement que s'il y pouvait participer. Il n'admet pas que l'on prenne de décision sans son avis préalable; c'est ainsi que contrairement au désir de Mme Salis qui proposait de réintégrer Paris, sitôt après notre troisième et dernière représentation d'Angers, il a décidé que nous irions sans lui donner à Rennes les deux spectacles annoncés. Il faut dire que les nouvelles reçues de cette ville sont tout à fait favorables et que la location couvre d'avance nos frais ce qui donne à espérer deux très convenables recettes.
Salis est d'ailleurs aujourd'hui comme avant, persuadé qu'il ira mieux d'ici peu, et qu'il nous rejoindra. Il a accepté non sans difficulté la perspective de regagner Naintré et c'est ce matin même, deux heures après notre départ pour Rennes, qu'on le hissera dans le wagon lit qui doit le déposer à la station des Barres, située entre Naintré et Chatellerault à cinq kilomètres environ de l'une et de l'autre. Nous ne partageons pas précisément la belle confiance qui le soutient durant cette cruelle épreuve. C'est avec les plus noirs pressentiments que nous lui donnons rendez-vous pour le plus tôt possible.
Au moment où nous nous sommes rendus auprès de lui, pour lui faire nos adieux et prendre ses conseils sur la conduite générale à tenir au Théâtre de Rennes au cours des deux soirées qui vont se donner sans lui, nous l'avons trouvé lisant dans l'Echo de Paris une assez mauvaise élucubration d'Aristide Bruant. Il faisait une grimace analogue à celle que lui inspirait autrefois, l'ingurgitation des médicaments, pour lesquels il s'était montré si réfractaire au début de sa maladie. Il a dit à Bonnaud en lui tendant la coupable feuille: Lisez ça mon vieux et dites-moi si ce cochon là ne ferait pas mieux de bouffer ses rentes tranquillement, que de prendre injustement dans une feuille comme l'Echo de Paris, la place d'un jeune poète qui aurait du talent.
La lecture d'un entrefilet paru la veille dans le Journal l'a cruellement irrité. Un industriel profitant de la provisoire fermeture du local de la rue Victor Massé et aussi du voyage de notre troupe annonçait la prochaine ouverture sur le Boulevard de Clichy d'un Etablissement portant ce titre: La Boîte à Musique, et tout désigné pour remplacer le Chat Noir, puisque disait-il un théâtre d'ombres parfaitement identique au nôtre, s'y trouvait installé. Le même entrefilet ajoutait que les membres du Chat Noir, de retour d'une tournée triomphale sur la côte d'azur, s'étaient désormais fixés à la Boîte à Musique.
Salis, mis dans l'impossibilité de protester lui-même nous a demandé de le faire en son nom. On voit combien malgré les atteintes d'une maladie terrible qui n'allait pas sans des souffrances de tous les instants, cet homme conservait l'exacte notion des choses et le souci de ne pas laisser à des mains indignes la succession d'une initiative artistique qu'il sentait difficile à continuer. Vous verrez, avait-il dit souvent, faisant allusion au nombre exagéré d'établissements qui s'ouvraient à Montmartre et se décoraient du titre de Cabarets Artistiques, vous verrez que ces gens-là tueront Montmartre; je ne leur donne pas deux ans pour cela.
La représentation d'hier soir, annoncée sans aucune des maladroites restrictions du jeune administrateur de la Bodinière, a naturellement donné des résultats supérieurs aux deux précédentes. Nous avons eu cependant à lutter contre la concurrence qui pouvait nous être redoutable, d'une troupe de passage donnant ce même soir au théâtre un spectacle très varié. C'était, si je ne me trompe, une tournée d'opérette et de vaudeville, la tournée Jeanne May.
Sur notre affiche, figuraient ce soir, malgré le succès obtenu la veille et l'avant-veille par le Sphinx et l'Epopée, deux pièces d'ombres qui eurent au Chat Noir à des époques diverses, leur heure de célébrité. J'ai nommé; d'abord: La Marche à l'Etoile, qui n'a pas eu moins de cinq cents représentations et qui me paraît devoir rester le type le plus parfait, et la formule définitive de la pièce d'Ombres lyriques. Et à ce sujet laissez-moi cousine, vous faire part d'une théorie personnelle sur ce genre de pièces, théorie qui me paraît d'autant plus juste, que je n'ai qu'à choisir parmi les pièces d'ombres jusqu'ici représentées, pour l'étayer solidement, et l'appuyer d'exemples. Et d'abord je pose ce principe: A savoir que la durée d'une pièce doit être en raison des dimensions du cadre ou de la scène qui servira à la représenter. Cela peut sembler paradoxal; j'ai pourtant la certitude qu'un chef d'œuvre de Victor Hugo représenté sur un théâtre d'ombres, en admettant même que par un perfectionnement mécanique jusqu'ici dédaigné, on pût donner la vie et le mouvement aux personnages qui le joueraient, j'ai, dis-je, la certitude que ce drame donnerait à l'audition l'impression d'une durée trois fois plus considérable que celle qui nous apparaît sur une grande scène. C'est pour cette raison que: Héro et Léandre d'Edmond Harancourt, œuvre exquise en tous points, admirablement commentée par les Ombres d'Henri Rivière, et par la délicieuse musique des frères Hillmacher, n'eut au Chat Noir qu'un succès des plus relatifs. Ce poème ne durait pas tout à fait une heure.
La Revue Symbolique de Maurice Donnay, ayant pour titre Ailleurs et qui peut-être, malgré les récents et mérités triomphes de son auteur, demeure encore son chef-d'œuvre de poésie troublante et de subtile ironie, doit à ce même défaut la presque indifférence du public. On n'imagine pas combien cinquante vers, déclamés dans l'obscurité par une voix unique devant un écran sur lequel sont projetés d'immobiles personnages, paraissent longs aux spectateurs blasés qui fréquentent un théâtre d'Ombres. Le succès, au contraire, est assuré aux auteurs qui, sur un sujet intéressant peuvent édifier un nombre considérable de tableaux très courts. La Marche à l'Etoile ne dépasse pas une durée de dix minutes. Pendant ce court espace de temps, onze tableaux se succèdent sous les yeux des spectateurs; l'étoile sert de leit-motive optique à ce minuscule oratorio, l'étoile vers laquelle marchent incessamment par longues théories toutes les classes du monde païen. Chaque tableau est commenté par six ou huit vers chantés, et le rideau tombe sur un calvaire apothéotique. L'Esprit est satisfait et l'auditeur, qui vient d'assister à tout ce drame de la Genèse chrétienne, estime qu'il a bien rempli sa soirée, et ne se rend pas compte que dix minutes ont suffi à tout cela. Or, c'était là précisément ce qu'il fallait trouver et c'est merveille que sans tâtonnement, et pour leur coup d'essai, les auteurs aient eu la main aussi heureuse.