Mais voici que je m'égare en les sentiers ardus de l'esthétique théâtrale et de la critique. Je dirai donc que pour nos adieux au public d'Angers, nous lui avons donné la Marche à l'Étoile dont le succès n'était pas douteux et la délicieuse fantaisie grecque de Maurice Donnay, qui a nom Phryné. J'étais personnellement chargé de la tâche délicate, pour un poète, de défendre les vers d'un autre poète. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs, car en tournée, comme au Chat Noir depuis trois ans, ce soin m'est régulièrement dévolu. Je dois dire qu'il constitue pour moi une joie véritable, et que le plaisir que j'éprouve à dire les vers si musicaux et si suavement amoureux de Phryné, me fait oublier presque le regret de n'en être pas l'auteur. Ajoutez à cela que ce plaisir se double d'un autre toujours varié. Sur le poème de Maurice Donnay, le compositeur Charles de Sivry avait brodé, lors des premières représentations, une charmante improvisation musicale qu'avec sa majestueuse indifférence il a toujours négligé de noter. Il n'y a donc pas, à vrai dire, de musique de scène traditionnelle pour Phryné. Mon camarade Mulder s'est chargé d'y suppléer. Avec son invraisemblable faculté d'improvisation, et sa parfaite connaissance de l'œuvre de Wagner et de Chabrier, ses deux génies de prédilection, il n'a pas été embarrassé pour adapter au poème déjà si musical, une armure de gracieuse et frissonnante harmonie. Sous ses doigts prestigieux surgissent tour à tour des motifs de l'Or du Rhin, de la Walkyrie, de Tristan. Une adorable phrase de Gwendoline chante pendant le dialogue amoureux d'Hypéride et de Phryné, et c'est grisé moi-même à force de musique, à demi extasié, comme le héros dont je traduis la fièvre et l'alanguissement suprême que je murmure ces vers:
J'aurai pour te défendre la toute puissance
Des paroles d'amour et de reconnaissance,
Mon plaidoyer sera la gloire de ton corps;
Ainsi que les piliers harmonieux et forts
Des blancs portiques, tes jambes de chasseresse
En soutiendront l'architecture, ô ma maîtresse,
Et pour le rehausser j'enchâsserai dedans
Les gemmes de tes yeux, les perles de tes dents;
J'aurai pour ordonner le nombre de la phrase,