???

Et le prodigieux Hollandais de me répondre sans rire:

«Je cherche le cheval de bois.»

Un détail en passant: J'ignore si les habitants de la cité Troyenne pratiquent le tub et la baignoire à domicile; mais j'ai été stupéfié par l'invraisemblable indigence du seul et unique établissement balnéaire de cette ville qui compte, s'il vous plaît, cinquante mille habitants. La cabine où péniblement j'obtins la faveur d'un bain, veuve de toute tapisserie ou papiers peints, laissait voir à nu des briques rouges où d'abondants dépôts de salpêtre marquaient par de blanches traînées la désuétude du lieu.

Pour la baignoire, j'eus conscience, malgré l'effort louable du garçon pour la mettre en état sortable, qu'elle n'avait point servi depuis des temps immémoriaux. Ma conviction, d'ailleurs, fut absolue, lorsque m'étant insinué dans ce désastreux récipient, je constatai que le fonds mal soudé se détachait lentement sous le poids de mon individu et que le liquide s'épandait à flots pressés dans les espaces circonvoisins. En quelques secondes, je fus à sec et j'aurais pu continuer efficacement ma séance à côté de la baignoire, si, dans un mouvement d'humeur facile à comprendre, je n'eusse préféré la fuite immédiate et sans phrases.

Notre première représentation s'est écoulée sans encombre, au milieu d'un public abondant, mais froid, dont les méninges se refusaient à comprendre les paradoxes grandiloquents de Salis et les allusions, voire les plus transparentes, aux événements parisiens de ces derniers temps. C'est à croire que les Troyens actuels se désintéressent de tout ce qui est postérieur à l'époque héroïque et qu'il suffit à l'honneur de leur nom d'évoquer en nos mémoires par une fortuite similitude, le souvenir des temps glorieux où le berger Phrygien ravissait aux yeux éplorés de la Grèce:

Celle dont la beauté magique et souveraine

Évoquait le désir aux cœurs froids des vieillards...

Un incident nous a pourtant fort réjouis dans la coulisse.—Salis, dont la curiosité ne s'arrête pas seulement au chiffre de la recette (cette dernière étant le plus souvent très supérieure à la moyenne par suite de l'incomparable prestige de la raison sociale Chat Noir), Salis, dis-je, se complaît à juger sur le public la portée des œuvres que ses camarades et lui soumettent à son appréciation. L'œil collé dans l'interstice des portants ou dans les solutions de continuité que présentent les toiles peintes (ayant subi du temps l'irréparable outrage) il suit avec intérêt ces fluctuations révélatrices qui, mieux encore que le silence ou l'applaudissement, donnent la mesure du succès ou de la mésestime.—Or, cependant que les chansonniers fantaisistes Dominique Bonnaud, Gondoin et Jules Moy, par l'étourdissante variété de leurs productions et l'irrésistible drôlerie de leurs voix et de leurs mimiques forçaient le rire du glacial public Troyen, seule, une femme au visage lourd et bouffi gardait, au premier rang de l'orchestre, veuf de musiciens, une impassibilité déconcertante. En vain défilaient devant elle en un grotesque panorama, l'armée du Salut, le concert chez Fathma, les Engelures de l'Hippopotame et autres désopilantes facéties, nul éphémère sillon ne venait un instant creuser les bouffissures de sa joue, et la morne atonie de ses regards résistait aux plus héroïques efforts des humoristes. Salis qui s'attachait à la suivre des yeux, était profondément humilié, tant qu'enfin ne pouvant se résoudre à cette défaite il envoya aux renseignements. Après une pénible enquête nous fûmes tous édifiés. La spectatrice réfractaire était tout simplement une paysanne Finlandaise, parente éloignée d'un musicien de l'orchestre, que ce dernier, pour la distraire, avait accompagnée à la représentation unique des Trouvères du Chat Noir: cette fille d'humeur peu joviale se torturait vainement la cervelle pour entrevoir la cause de tous les rires déchaînés autour d'elle et ce travail sourd continuait encore à embrumer son pauvre visage abêti.

Voilà qui va démontrer à Salis la nécessité d'organiser une tournée prochaine aux pays Hyperboréens.