Mais savez-vous, cousine, ma mie, qu'il est présentement minuit et que force nous est d'attendre de pied ferme trois heures du matin pour nous diriger vers Chalon-sur-Saône.

Qu'allons-nous faire, grands Dieux, pour tuer le temps d'ici là? Si vous le voulez bien je vais clore mon écritoire et souffler du même coup ma chandelle et ma verve.

Au revoir, aimable cousine, priez les Dieux tout puissants qu'ils me donnent, pour les suivantes journées, l'énergie de vous narrer par le menu comme je viens de le faire les incidents que je souhaite variés et nombreux pour votre plaisir à les lire et pour ma joie à les conter.

Chalon-sur-Saône.

D'un commun accord, nous nous acheminons vers les deux ou trois établissements nocturnes que des indigènes nous signalent comme lieux de plaisir et tour à tour nous visitons les Trois Étoiles, Le Veau qui tette et La Poule qui glousse. Notre stoïcisme va jusqu'à laisser s'abattre sur nous les huis mal graissés des sus-dits beuglants, après l'audition plutôt pénible de quatre filles efflanquées et d'un comique en habit bleu, lesquels en sont réduits au répertoire antédiluvien de Libert et de Paula Brébion.

Quelques fils de famille représentant la haute vie et le Troyes des premières se distinguent par leur discrète façon de laisser choir des piles de petits sous dans les sébiles vert-de-grisées que ces dames, avec des sourires engageants, viennent secouer à portée de leurs mentons imberbes.

Nous quittons ces lieux enchanteurs et pédestrement nous nous mettons en quête de la gare problématique où nous parvenons après, Dieu sait quelles recherches laborieuses, les rues étant veuves de piétons indicateurs. Là, c'est bien d'une autre. Le train qui nous doit emporter stationne avec des airs de fourgon mortuaire sans lanternes et sans signaux sur une voie lointaine où force nous est de l'aller péniblement découvrir. L'unique wagon de secondes a été envahi par les machinistes, lesquels, sitôt après la représentation, harassés et moulus par le transport et le classement des pièces d'ombres se sont rués comme des bienheureux sur les coussins hospitaliers. Et c'est un indescriptible enchevêtrement de pieds parmi lesquels nous essayons de nous faire un passage avec des protestations d'orteils écrasés et des jurons de gens qu'on éveille mal à propos.

Puis on se calme, on se case, on finit par se tasser et le train au départ n'emporte pour Châlon-sur-Saône qu'une vaste chambrée paisible et somnolente que n'éveillent pas même les sifflements stridents des convois rencontrés en route et les sursauts des roues au croisement fortuit des aiguilles...

Châlon, 10 minutes d'arrêt. Midi sonne dès l'entrée en gare. L'impression première est sympathique et le déjeuner que nous engloutissons avec la faim canine que nous ont procurée dix heures de sursaut et de trépidations nous met de bonne humeur et nous ragaillardit. Rodolphe Salis entame avec son voisin de face à table d'hôte une interminable discussion sur la valeur réelle des œuvres de Voltaire. Occupé que je suis à me défaire d'une savoureuse assiettée de goujons frits, et d'ailleurs séparé des deux ergoteurs par quelques brassées de nappe blanche, je suis d'une oreille distraite les propos engagés.

Des mots redondants m'arrivent toutefois, prononcés avec cette intonation sarcastique dont il détient le secret, par Salis qui s'échauffe en discourant. Son adversaire inondé des éclats d'un vocabulaire inusité à table d'hôte, reçoit à bout portant les mots: catachrèse, onomatopée, synechdoque et je le sens faiblir à mesure.