Vous voyez bien, s'écrie Salis triomphant, vous voyez bien, que j'avais raison, et tirant de sa poche une vaste bouffarde qu'il s'apprête à gorger de tabac, il terrasse son interlocuteur par cet argument définitif: «Tenez, Monsieur, vous voyez cette pipe, elle me vient de Voltaire en droite ligne par les femmes. Je la tiens d'une petite nièce de Mme Duchâtelet laquelle l'avait une jour confisquée à Voltaire par ordonnance du médecin.» Et cela dit sans sourciller il se lève pour aller voir au Théâtre si la location marche bien.
Délicieux public que celui de Châlon; on se croirait à Montmartre tant les bons mots se répercutent d'un bout à l'autre de la salle, tant la mièvrerie sentimentale des refrains amoureux évoque sur toute les bouches ce frisson d'intelligente sympathie si douce au cœur de l'artiste. Et c'est une interminable série d'ovations et de rappels; ces braves gens oublient parfaitement que nous les sommes venus voir entre deux trains et que nos gorges fatiguées s'accommoderaient mieux de quelque repos.—Un riche industriel que Salis rencontra en des temps lointains sur je ne sais plus quel massif des Alpes, où tous deux excursionnaient, lui fait parvenir un merveilleux bouquet de violettes et de cyclamens.
Après l'avoir amoureusement aspiré et contemplé sous toutes ses faces, Salis, profitant de la bonne humeur du public, le fait successivement remettre en scène à chacun de nous de la part de Mlle Lucie Faure, et cette scie d'un nouveau genre est chaque fois couronnée d'un plein succès.
Pendant l'entr'acte on me remet une carte: le Docteur P...; en même temps je vois venir à moi, les mains tendues, un de mes vieux camarades de Lyon, visage rutilant, un peu chauve, déjà presque bedonnant.
—Gageons, me dit-il, que tu ne me reconnais pas?
—Ne pas te reconnaître, allons donc! tiens, je vais préciser: n'as-tu pas chanté Les Stances de Flégier au Casino de Lyon en 188., dans la même représentation organisée par l'association des Etudiants où se jouait une revue, ma première, laquelle avait pour titre le Surmenage Intellectuel.
—Parfait.
—Laisse-moi te confondre. N'as-tu pas terminé tes études médicales l'année d'après en publiant une thèse sur l'Origine équine du Tétanos.
—A merveille, mon cher.
—Es-tu convaincu, maintenant?