La représentation, très fructueuse et très suivie, a failli être troublée par les protestations de quelques gallinacées des quatrièmes galeries, s'acharnant à réclamer notre directeur malgré la précaution prise par Bonnaud de l'annoncer malade. Le public a fait justice de ces cris ridicules. Après le spectacle, un télégramme de Mme Salis est venu nous apprendre la persistance avec aggravation, de l'état maladif du pauvre Salis et nous prier de rentrer à Paris après notre seconde représentation de Rennes.
LE CHAT NOIR
(L'Avenir.)
Rennes, 18 mars 1897.
«A doncques la très illustre et inclyte pléiade du Chat Noir est venue en nos murs se faire entendre et véhémentement applaudir de tous les seigneurs et gentes dames de Rennes, en les différents modes où peut le talenct ou la subtilité s'exercer pour le plus grand esbaudissement des manants. Le bon syre Rodolphe Salis, féal châtelain du Mont-Martyr, fust cette nuictée fascheusement empesché de nous divertir, par un de ces rhumes dont sa bonne verve oncques n'eust été tarie, mais à tout le moins gesnée et diminuée.
Mais si nous nous gaussâmes fort, néanmoins, car à défaut d'y celui, vinct son amy le joïeulx compagnon Bonnaud, faire le boniment avec tant de gauloys esprit qu'eussiez cru ouïr ce maulvais dyable de Panurge, et myt à cet employ tant d'yronie opportune et tant de fois tomba juste à poinct que cuydions tous tant que nous étions y trépasser de joye et de ce délire que disaient les latins estre «tremens» encore qu'à mon sens il ne le soit guares.
Et c'était lors un joly spectacle que de voir mainste dame s'esclaffer et pouffer de rire, et se trémousser comme sallade en panier, qui derrière son éventail, qui sous le charmanct abry d'une main digne d'un sonnet de Pierre de Ronsard ou du gentil Remi Belleau! Et si falloit-il veoir garçons, mariés et veufs rigoller et se taper les cuysses comme si les eust le villain adonnes de fascheuses puces, lorsqu'en sa diserte et hilarante faconde l'amy Bonnaud, qui ne bronchoit pas, décochoit mille et une flesches acérées iusque devers le Présidenct de nostre Respublique, à quy ont dû tinter les oreilles, et nos pauvres académiciens, qu'irrévérencieusement il traictoit de glorieux débrys, et les belles petites courtysannes desquelles Parys s'honore, et iusqu'à nostre bon bourgmestre qui tout le premier trouva l'aventure à son goust et en daigna souryre!
Aussy me garderay-je d'omettre le tant joyeulx Milo d'Attique; celuy cy, avec le visage épanouy d'un bon paillart, débicte toutes sortes de soties plus gayes et ironyques les unes que les autres, et m'a-t-il paru que Milo avaict dedans son sac en plus du dit sel qu'aulcuns disent attique l'esprict de bon aloy par où se dystingue nostre race... Mais j'ay haste d'arriver à ce qui fist sur toute l'assemblée si vivace impression: j'entends dire icy en prime lieu la Marche à l'Etoyle que mena à fin sous la tendre protection d'Euterpe et de Calliope le divin aëde Georges Fragerolle, et chantée par le doulx Clément Georges; en suyte nous délectâmes nous la vûe et l'oüie pareillement du Sphynx, cette mirificque épopée que sçavez qui, dans l'espace de quelques tableaux étreinct, évocque et dirais-je volontiers, fait palpiter devant nous, sur un mèchanct bouct de toyle tendue, avecque un quinquet derrière, toucte la grandeur de l'hystoire, la dyvine beaucté des choses détruictes, donct ne subsyste que poussière, tandis que se dresse l'énygmatique figure du Sphynx, jusqu'à ce que touct s'évanouysse alentour de luy emmy le refroydissement final.—Le charmanct écryvain Montoya qui luy aussy avait produict des chansons de son répertoyre, a chanté, avecque combien d'asme, de sincéryté et de feu, la noble musicque de Fragerolle. Aussy l'applaudîmes-nous de bon cueur, d'auctant de cueur que luy avait exprymé ce qu'yl ressentait et comprenaict sy bien...
Mays n'allays-je pas termyner ce trop rapyde compte-rendu sans y mentionner le ieune et gratieux Trouvère Chantrier: Ha! que celuy-là n'a point l'ayr de secrèter plus de bile qu'il n'en faust pour l'intégryté de la sancté et le fonctionnement congru de l'organysme vytal! «Sont gens qui voyent tout en noyr,» a-t-il dict, «moy ie me tords du matyn au soyr!»
Et tous et toutes de l'ymiter que c'était un plaisyr, et si n'a-t-yl poinct exécuté la danse du venctre sans le moindre venctre, que j'eusse souhaicté de voyr parmi nous le bon curé de Meudon, et sa large panse balloter d'ayse sous la bure!