Adoncques vous dis-je à Dieu, illustrissimes et inclytes compagnons du cénacle joyeux qui nous fistes sauter le bedon à gros esclacts de rire; mais que dis-je à Dieu? C'est au revoyr que je vous veulx dire!»

FRÈRE JEAN, chroniqueur.
Pour copie conforme,
F. Valéry.

Paris, le 18.

C'est sans enthousiasme que nous avons regagné Paris d'où nous étions partis avec la perspective d'un long mois de tournée. Le retour de Rennes nous a paru pénible à tous, d'autant plus qu'à Saint-Brieuc où nous étions annoncés pour le lendemain, et à Brest la location marchait à ravir. Nous éprouvions à nous en aller en plein succès, un sentiment de regret analogue à celui qu'éprouverait sans doute une armée qu'on obligerait à se retirer, au début d'une campagne, après deux ou trois batailles favorables.

En arrivant à la gare Montparnasse Jolly trouve son fils, porteur d'un télégramme annonçant l'état désespéré de Salis et le priant de se rendre à Naintré, pour assister Mme Salis pendant cette épreuve; en sorte qu'après une journée passée en wagon, le dévoué machiniste a tout au plus deux heures devant lui pour sauter dans le premier train à destination de Poitiers. Nous lui serrons la main et nous regagnons nos pénates en proie à des sentiments très divers et à l'incertitude la plus complète sur les décisions individuelles qu'il nous faudra prendre pour parer aux éventualités du lendemain. Et nous piquons des deux dans le grand torrent de la vie parisienne. Qui vivra verra!

Les directeurs de quelques théâtres du boulevard sont décidément des êtres ineffables qui feraient pleurer d'attendrissement les anges du Très-Haut, si ces derniers se donnaient la peine d'entendre leurs doléances. Quatre d'entre eux, désolés de voir que leurs salles moins fréquentées que l'ancien Odéon leur devenaient aussi coûteuses à entretenir que ces demoiselles du corps de ballet, ont imaginé de se réunir pour dialoguer sur les causes possibles de leur déchéance. Et, le croiriez-vous, ces messieurs, loin d'accuser le goût public qui fait justice de leurs exhibitions en refusant de s'y rendre, loin de s'apercevoir de leur aveugle croyance en l'infaillibilité de telle ou telle raison sociale, ont imaginé d'accuser Montmartre, la butte sacrée, pour sa déloyale concurrence. En des accès de lyrisme transcendant ils l'ont représentée, la pauvre butte, comme une gourgandine folle de son corps, troussant sa jupe au nez des vieux messieurs et se faisant suivre jusque sur ses hauteurs pour leur prendre leurs belles pièces trébuchantes. Par de savants et longs calculs ils sont arrivés à démontrer que la donzelle ne dévorait pas moins de 14000 francs par soir. C'est peut-être vrai après tout, mais ils n'ont pas songé qu'elle est bonne fille et tant soi peu marmite. Ses belles pièces d'or elle en fait part à ses innombrables amants, les cabarets et les beuglants qui se sont venus blottir en les plis hospitaliers de sa jupe. Et d'ailleurs, qu'est-ce que ces 14000 francs dans une ville infernale comme Paris; qui leur prouve, à ces messieurs, qu'on les a pris sur leurs recettes et qu'ils en bénéficieraient si Montmartre fermait d'un jour à l'autre ses trente bouches de gaieté.

Encore si ces messieurs s'étaient tenus au conciliabule pur et simple, on les pourrait excuser, comme des commerçants qui se sentant glisser vers la faillite, se veulent chercher à eux-mêmes de bonnes raisons. Mais leur hypocrisie ou leur naïveté, je ne sais vraiment pas lequel choisir de ces deux termes, les a poussés à bien d'autres extravagances, et c'est le cas ou jamais de leur appliquer le mot de l'Evangile, à savoir qu'ils ont aperçu la paille de Montmartre et qu'ils n'ont pas vu la poutre boulevardière encastrée en leurs orbites. Estimant dans leur étroite et malsaine jugeotte, que le dévergondage et la pornographie sont les seuls éléments que le public recherche au spectacle, ils ont conclu qu'on devait être beaucoup plus sale et beaucoup plus obscène à Montmartre que chez eux. De là, à supposer que la censure a pour les cabarets de la butte des indulgences qu'elle n'accorde point aux théâtres des boulevards, il n'y pouvait avoir qu'un pas et dans leur logique absolue ces messieurs l'ont sauté comme de simples lapins. Donc, supplique à la censure à l'effet d'exercer ses ravages sur les répertoires de Montmartre. C'est d'une drôlerie biblique, mais c'est drôle surtout quand on songe que ces directeurs offrent tous les soirs à leurs rares habitués, le ragoût pimenté de cinquante à soixante personnes de l'autre sexe outrageusement dévêtues. C'est drôle quand on songe que l'un de ces messieurs, véritable tuteur de la pudicité nationale, refusait à un jeune auteur une pièce charmante et finement écrite, sous ce prétexte qu'il n'avait pas trouvé, dans l'espace de trois actes, le moyen de dévêtir une seule de ses héroïnes.

Comme j'allais dîner, je croise sur le boulevard de Clichy mon excellent camarade Gaston Mery, lequel est toujours prêt à rompre des lances pour les bonnes causes. Il me dit être précisément à la recherche de documents pour répondre à l'article du journal Le Matin qui s'est fait l'organe des revendications directoriales. Je suis heureux de vous rencontrer, ajoute-t-il, je ne vous lâche pas que vous ne m'ayez au préalable répondu en vers ou en prose à votre gré sur cette question.

—«Comment donc, mon cher ami, si je veux répondre et ce sera en vers, la seule manière de réponse, valable pour un chansonnier.» Mery me quitte, très affairé, en quête de chansonniers et de poètes pour corser son article de demain.