«Au nom des jeunes chansonniers dont mon camarade Maurice Boukay devait être ici le porte-parole, je viens saluer la dépouille de celui qui fut un homme par la souffrance, un poète par le cœur, un génie par le cerveau.
«En effet, Messieurs, si Jules Jouy défendit avec tant d'éloquence la cause des opprimés et des faibles c'est qu'il eut à lutter lui-même contre la souffrance et le malheur.
«Devant cette tombe ouverte, reliquaire éternel des corps, rappelons-nous, Messieurs, la coutume des anciens guerriers scandinaves qui, lorsqu'ils s'étaient liés d'amitié étroite, creusaient un trou dans la terre, y répandaient de leur sang et, sur la pierre qui recouvrait cette fosse, entrelaçaient leurs noms et leurs chiffres.
«Cet usage s'appelait l'Association du sang.
«Aujourd'hui, Messieurs, devant la tombe de ce poète, mêlons à ses cendres nos larmes de deuil, de respect et d'admiration, et sur la pierre tombale qui va recouvrir ses restes, inscrivons à côté de cette devise qui aurait pu être la sienne:
«Il faut encor souffrir, après avoir souffert»
ces mots, qui sont et son chiffre et le nôtre:
«Gloire! Souvenir!»
Au retour du Père Lachaise je rencontre Pierre Delcourt, l'inépuisable publiciste, ami particulier de Salis, et le plus assidu peut-être de tous les chatnoirisants. Comme je lui demande s'il n'est pas mieux fixé que moi sur l'état de notre pauvre camarade, il tire de sa poche un télégramme reçu le matin même et daté de Naintré; Salis est mort à trois heures du matin.
Malgré l'attente où je ne puis manquer d'être de ce dénouement, j'avoue que la nouvelle, apprise dans ces conditions, me cause quelque effarement. En quelques semaines, Paul Arène, Henri Pille, Jules Jouy et Salis ont été fauchés sans merci par la camarde; quelle nécropole que ce Montmartre.