Déjà circulent dans les rangs clairsemés des camarades de Jouy, la nouvelle apportée par Delcourt. Au milieu de la stupeur qu'elle provoque généralement, une anecdote surgit: On raconte que Jules Jouy ayant fait une chute dans l'escalier du Chat Noir où il précédait Salis, ce dernier lui fit ironiquement remarquer que le moment n'était pas venu de se rompre les os et qu'il avait plus que jamais besoin de son concours. Jouy avait répondu que lorsqu'il mourrait, il comptait bien être suivi par lui à vingt-quatre heures de distance.
Vraie ou non cette anecdote montre bien comme sous toutes les latitudes et dans toutes les conditions de la vie, l'homme est essentiellement un être de légende et de superstition.
Les obsèques de Salis auront lieu demain à trois heures à Chatellerault. J'ai donc largement le temps de m'y rendre en prenant ce soir même à la gare d'Orléans le train de minuit.
D'ici là, comme évidemment la mort du gentilhomme cabaretier ne va pas manquer d'être commentée, je crois de mon devoir de tracer en quelques lignes un portrait de Salis et en même temps de narrer brièvement les journées qui ont précédé sa mort.
Mon après-midi suffira tout juste à ce labeur; et je vous quitte pour m'y donner en toute hâte.
Naintré, 20 Mars.
Nous sommes arrivés, Bonnaud et moi, de grand matin à Chatellerault. Un commissionnaire nous a indiqué le domicile de la famille Salis, car le père et la mère du gentilhomme, tous deux octogénaires et infirmes, habitent la petite ville, berceau de leur famille, où s'est écoulée la jeunesse de Rodolphe. Nous avons été reçus par la sœur du défunt qui nous a priés d'attendre jusque vers dix heures la voiture qui nous doit conduire à Naintré.
Il est à peine huit heures; pour ne pas succomber au sommeil qui fait battre nos paupières après la mauvaise nuit passée en wagon, nous déambulons par la ville fort coquette ma foi, dont les boutiques s'ouvrent une à une. Nous examinons avec curiosité les vitrines des armuriers et des couteliers dont la réputation est universelle, et cédant à cet amour immodéré du bibelot que nous possédons au même degré, nous faisons emplette de coupe-papiers en forme de poignards. Puis, tous deux armés jusques aux dents, nous allons promener nos somnolences sur les rives de la Vienne, qui roule une belle nappe d'eau limoneuse et semble décroître après une importante crue.
Après avoir énergiquement lutté contre l'engourdissement de nos membres par un match de billard et l'absorption successive de plusieurs tasses de café, nous regagnons la demeure familiale des Salis, où nous sommes attendus par un vaste landau attelé de deux fortes bêtes. Nous prenons place dans le véhicule en la compagnie de la mère de Mme Salis et d'un prêtre ami de la famille. Une bonne heure après, nous apercevons le mur d'enceinte et les tourelles du château de Naintré.
Nous arrivons au moment précis de la mise en bière, et il nous est permis de contempler une dernière fois sur un grand lit de parade pieusement édifié, celui qui fut Rodolphe Salis. C'est dans la salle de sa bibliothèque, au rez-de-chaussée du château, dans la pièce qu'il préférait, qu'on l'a exposé depuis la veille au matin. Il repose sur une jonchée de fleurs odorantes; la collection du journal, le Chat Noir, est mise en tas à ses côtés; au-dessus de sa tête, on a suspendu une couronne de laurier doré qui lui fut offerte à Bruxelles par la société de secours de l'enfance à la suite d'une représentation au bénéfice de cette œuvre. Il porte sa tenue de spectacle, une élégante redingote en drap bleu, un gilet de soie à fleurs, et les souliers vernis. La face et le front sont parfaitement déplissés et n'ont plus la contraction douloureuse et grimaçante des dernières journées. Les yeux demi-fermés semblent avoir retrouvé le sourire ironique que Salis prenait lorsqu'il écoutait complaisamment dans son cabaret les réflexions plus ou moins ridicules de quelque snob prétentieux.