Après nous avoir présentés à son beau-frère, le capitaine Renaud, mari de la jeune dame qui nous a reçus à Chatellerault, Mme Salis nous fait, en un récit coupé de sanglots, l'histoire des dernières journées de son mari. Il n'a pas eu de délire à proprement parler. Sa continuelle hantise était la tournée et le désir de la continuer. Par moments, il se croyait transporté sur la scène et se livrait avec un imaginaire contradicteur à des dialogues véhéments; il faisait à chacun de nous des observations sur le choix de ses œuvres, etc. Sa pensée, en somme, n'a pas une minute quitté son théâtre et ses collaborateurs. La veille de sa mort, il s'est fait habiller vers quatre heures de l'après-midi et, soutenu par son beau-frère, le capitaine Renaud pour lequel il a toujours eu beaucoup d'amitié, il s'est promené dans les pièces principales de son château, comme s'il voulait adresser un dernier regard aux innombrables merveilles qu'il n'a pas cessé d'accumuler et qu'il savait disposer avec un art impeccable.

Dans sa bibliothèque, il a fait une station plus longue et s'est assis un instant, puis se sentant pris de frissons, il a demandé à regagner son lit et n'a pas eu la force de gravir l'escalier, en sorte qu'il a fallu le monter dans son fauteuil.

En nous contant tous ces détails, Mme Salis, femme d'un grand sens pratique et d'une mâle énergie, s'occupe aux apprêts du déjeuner, car le rendez-vous a été donné, pour trois heures aux amis de la famille à l'église de Chatellerault, et le corbillard ne pourra se rendre qu'à petite vitesse, de Naintré à la sous-préfecture.

Nous déjeunons en hâte et montons en voiture. Le cortège se forme devant la maison familiale; le deuil est conduit par Gabriel Salis, frère du défunt, et par le capitaine Renaud. Jolly, Allaire, Bonnaud et moi tenons les cordons du poêle. Toutes les notabilités de Chatellerault accompagnent le convoi jusqu'au cimetière. Bonnaud prend la parole au nom de la Presse Parisienne; je dis un adieu suprême au défunt au nom des artistes de Montmartre et le cortège se disperse sous le coup d'une très vive émotion.

Il est trop tard pour rentrer à Paris, nous acceptons, Bonnaud et moi, de passer la nuit à Naintré. Nous repartirons demain dans l'après-midi, non sans avoir parcouru tout au moins les diverses pièces du château qui sont comme autant de salles de Musée.

On nous a donné deux chambres contiguës dont les portes aboutissent à un vaste corridor. Ce corridor est tapissé d'estampes et de dessins originaux; les chambres ne sont pas plus dépourvues, et tandis que je passe une partie de ma nuit à grimper sur des chaises, un bougeoir à la main, pour voir de près des compositions de Willette et pour lire d'amusantes légendes, j'entends fort bien à travers la cloison, Bonnaud qui se livre à une occupation similaire. Lui m'entend de son côté mais ne veut pas en avoir l'air. Cependant, voici qu'en escaladant un guéridon mal assuré, je tombe de mon haut, entraînant le meuble dans ma chûte. Je ne puis m'empêcher de rire aux éclats; et Bonnaud de m'imiter. Nous nous interpellons et dans un costume fort léger, nous visitons nos appartements réciproques. Voilà qui n'est pas mal, je pense, pour un jour d'enterrement. Un détail encore: Les water-closets sont illustrés en ce féerique château; c'est là que sont relégués de préférence les tentatives de peinture audacieuse et les essais malheureux. Un saint Antoine orné de pieds éléphantiasiques, tient compagnie à un pourceau dont on n'aperçoit que le groin et les oreilles, le reste étant hors la toile. Ce chef-d'œuvre est tout simplement signé Puvis de Chavannes.

Je serai à Paris demain et vous enverrai mon article qui sera publié dans l'Éclair.

Paris, le 23 mars.

Vous ne vous plaindrez pas de moi, je pense, et vous conviendrez, cousine, que j'ai secoué pour cette fois l'invincible paresse qui, jusqu'ici, m'avait tenu sous le joug. Entre nous, vous ne me supposiez pas capable d'un tel effort et ce flux de correspondance vous doit avoir plus d'une fois étonnée.

Ai-je noirci des feuilles ces deux mois passés, et vous ai-je conté avec assez de détails mes faits et gestes et ceux de mes amis de la tournée. Pour que pas un élément ne vous fasse défaut et que cette correspondance ait sa fin logique, comme elle a son milieu et son commencement, je vous envoie l'article découpé que le journal l'Éclair a bien voulu reproduire.