«A moins que, reprit Salis, je ne vous donne une réparation suffisante. Eh! bien soit, j'y consens. Voyons, Madame, parlez; quelle est celle de vos bonnes amies qu'il faudra vous servir demain comme victime expiatoire.»

Et la jeune femme, toute heureuse à l'idée de jouer un bon tour, s'est rassérénée soudain et oublieuse de sa propre rancune elle a pris Salis par le bras pour lui conter tout bas à l'oreille quelques horreurs sur une camarade.

Pendant ce temps M. Bonhomme, directeur de l'Horloge et sa compagne, plantureuse créature aux joues potelées, aux yeux éternellement rieurs, notaient à leur actif une belle recette et constataient que la feuille de location était plus qu'à moitié couverte pour la suivante représentation.

Avignon.

Après quatre heures d'un sommeil lourd très insuffisant à réparer les fatigues d'une double représentation et du souper fin qui s'en est suivi, voici qu'on m'éveille brutalement. De mauvaise grâce, avec la voix mêlé-cassiforme que j'ai bien gagnée, je laisse échapper en guise de réponse je ne sais quel vocable inarticulé, mais un regard jeté sur la montre, toujours à portée, me pénètre de la nécessité, dure! ô combien, d'avoir à boucler ma valise. Energiquement je me dégourdis et neuf heures sonnantes me trouvent sur le trottoir de la gare de Perrache, guettant le passage de l'Express de Marseille.

Oh! rage! Salis, tout essoufflé, livide de colère, m'apprend qu'un retard survenu par la faute du Directeur de l'Horloge empêche son matériel d'Ombres d'être en gare à l'heure dite, et que force nous est de remettre à midi trente notre départ pour Avignon; seule une partie de billard peut nous consoler de ce contre-temps et nous l'allons perpétrer dans la grande brasserie des Chemins de Fer, où chaque table me rappelle des bocks engloutis en bruyante compagnie à l'époque où, faisant partie de la Jeunesse Etudiante, je prenais la tête des monômes interminables d'alors en chantant à pleine voix les chansons de gueule que, sous le pseudonyme de Dupont et Durand: nous publiâmes, Boukay et moi, en un minuscule volume: Le Bréviaire de l'Escholier Lyonnais.

La petite salle consacrée au restaurant m'est chère à revoir avec son poêle central et son piano jamais accordé. J'ai souvenance d'y avoir préparé presque entièrement mon examen de physiologie. Profitant de la désuétude en laquelle elle se trouvait aux heures des repas, j'en avais fait une sorte de buen-retiro et de cabinet de travail où du moins j'avais la certitude de n'être pas troublé par les visites des nombreux amis qui savaient trop bien l'adresse de mon domicile régulier. Huit jours durant, quand venait la période du coup de collier, j'arrivais muni du précieux Mathias Duval et du Beclard des familles et je m'abîmais dans la physiologie. Certes, je sais d'avance, petite cousine, que vous n'admettez pas ces façons de travailler, mais n'était-ce pas, je vous le demande, être sérieux tout de même.

Le trajet s'est effectué avec de terribles lenteurs, le train express devenant mixte après Montélimar où nous sommes envahis par des gens du cru, possesseurs indiscutables du terrible assent. Vers sept heures, un souffle glacial et puissant rabat sur nos vitres les larges gouttes d'une courte averse; c'est, paraît-il, le mistral qui nous souhaite la bienvenue en l'antique cité papale. Et nous essuyons cette brutale caresse et nous pardonnons à ce souffle cavalier pour ce qu'il porte le nom d'un grand poète.

Arrivés à sept heures pour jouer à huit heures et demie; convenez avec moi, cousine, que cela s'appelle ne pas perdre de temps. Encore les plus à plaindre en cette occurrence ne sont pas les poètes et chansonniers chargés de représenter en Avignon la butte Sacro-Sainte, mais bien les infortunés machinistes qui doivent en un tour de main transporter le matériel des Ombres au Grand Théâtre, assujettir sur la scène le paravent adorné de chats et de masques célèbres (exacte reproduction du Théâtre de la rue Victor Massé), enfin régler les appareils à projection et les combiner avec le système d'éclairage usité dans le nouveau Théâtre. Tout cela exige en plus d'une grande habitude un esprit d'initiative dont il faut reconnaître que notre chef machiniste, l'ingénieux Jolly, n'a jamais manqué dans les cas difficiles: aussi sommes-nous prêts à huit heures sonnantes.

Le Théâtre, ce soir, est littéralement pris d'assaut: en dépit du mistral qui souffle en tempête et qui, brutalement, vous giffle les oreilles, de vos pardessus retournés, un serpent déroule autour du portique ses anneaux tumultueux. Aux guichets on distribue des places indéfiniment, sans s'inquiéter de savoir où l'on pourra loger tout ce monde. Plus de deux cents spectateurs sont privés de sièges; quelques-uns réclament et se font rembourser leurs places; un certain nombre consentent à écouter le spectacle sur la scène: Encore Salis exige-t-il d'eux le cri de: Vive l'Empereur! pendant la représentation de l'Epopée, laquelle doit terminer le spectacle.