Un camarade m'attend à la sortie; c'est ce brave C...., notable pharmacien de la cité papale, que je n'ai pas revu depuis cinq ans. Il me rappelle nos relations au temps de nos études communes à Lyon. Il était réputé pour l'accent forcené de terroir qu'un séjour de six ans à Lyon n'avait nullement entamé, pour sa vigueur musculaire qui le rendait redoutable à la police les jours de monôme et aussi pour sa très curieuse manie d'entretenir en son domicile, plutôt exigu, des animaux de toute espèce, ordinairement réputés peu domestiques: je ne citerai que pour mémoire, une couleuvre, un renard et deux crapauds qui m'inspirèrent quelque dégoût lorsque je l'allai voir une première fois.

Le Petit Cercle, où nous allâmes ensemble, est un assez curieux endroit; ses membres sont recrutés parmi les jeunes gens appartenant aux notables familles de la ville, lesquels sont tenus de démissionner sitôt après leur mariage. Il s'y rencontre une majorité de célibataires endurcis dont certains, j'en suis sûr, ne convolèrent point de peur d'être privés par la suite des joies quotidiennes du Petit Cercle. Effectivement, la vie que l'on y mène n'est pas sans douceur. Une nuée de jeunes et gentes demoiselles papillonne autour des tables de baccara (artistes en représentations, cabotines de café-concert ou grisettes émancipées) et ce doit être aux yeux indulgents et faciles des vieux habitués comme un avant-goût du septième ciel promis par le Prophète. Une coutume assez intéressante m'y fut révélée. Lorsqu'un des membres du Petit Cercle s'éprend d'une flamme durable pour quelqu'une des odalisques ci-rencontrées, il la retire de la circulation et lui interdit formellement l'entrée de l'immeuble.

Quand surviennent la lassitude et l'inévitable moment de la séparation, le cercleux reconduit un beau soir, et comme fortuitement, sa dulcinée au milieu de ses amis d'antan. La jeune femme ne prend pas garde à cette manœuvre et croit naïvement à l'atténuation d'une jalousie passagère dont elle fut l'objet. Elle reprend ses relations avec les petites amies et aussi avec les excellents camarades dont elle fut un temps sevrée, toute heureuse de voir son Seigneur et Maître la négliger un peu pour la dame de pique. Comme par hasard un des cercleux amis lui fait de tendres aveux; elle les repousse d'abord et finalement les écoute: rendez-vous est pris, la rencontre a lieu et infailliblement le légitime propriétaire est avisé. Dès lors, la rupture n'est plus qu'une formalité.

Mais je suis là, petite cousine, à vous raconter des horreurs auxquelles il se peut bien que vous ne preniez aucun plaisir.—Souffrez donc qu'après un regard d'adieux au Palais des Papes je m'achemine vers l'avenue de la gare et que, franchissant l'antique passage gardé par deux massives tourelles, je m'installe dans l'express dont halète la locomotive, avec, dans ses flancs, toute l'impulsion contenue qui nous doit mener à Marseille.

Tarascon.

Tarascon, 40 minutes d'arrêt; malgré la torpeur en laquelle me vient de plonger une heure et demie de roulement sur la voie ferrée, ce vocable à vingt reprises jeté dans l'air par des bouches du Rhône, (excusez, cousine chérie, ce piétinement inusité dans les plates-bandes de Willy), ce vocable, dis-je, me fait sursauter. Et ce n'est pas, notez-le bien, qu'il ne m'ait été donné jusqu'à cette heure de m'arrêter vingt fois en ces parages; mais par une étrange série de contingences, je ne m'y trouvai que de nuit. Or, je porte à quiconque le défi de se reconnaître jamais en les méandres de la gare de Tarascon, s'il y débarque nuitamment. Cette gare effectivement donne plutôt l'impression d'une habile combinaison de courants d'air et ce mot n'est aucunement hyperbolique, si j'en crois l'affirmation d'un employé, lequel m'assure que les wagons abandonnés à eux-mêmes sur une des quadruples voies marssent tout seuls poussés qu'ils sont par le mistral. Est-ce un effet immédiat de l'ambiance méridionale ou quelque autre inexplicable influence, je l'ignore, mais je me sens disposé à croire sur parole le verbeux employé qui m'a gratuitement octroyé ce détail.

A la librairie de la gare, pas un volume de Daudet ne fait défaut et les élégants formats de Guillaume, sur lesquels s'étale en première page la face large et rubiconde de Tartarin, sont en singulière abondance.

Ce détail, au fond sans importance, ne laisse pas d'être piquant, si l'on songe que le nom d'Alphonse Daudet provoque au seul énoncé de véritables rugissements chez les habitants lettrés de la ville et que les libraires tiennent enfermés en leurs plus secrets tiroirs les œuvres localement frappées d'ostracisme du grand romancier.

Ces réflexions échangées entre nous, et l'asphalte quelques minutes battu par nos jambes engourdies, nous constatons qu'il reste encore à brûler vingt-cinq bonnes minutes. Mulder propose de fréter un sapin, ce qui lui vaut tous nos suffrages; et nous voilà traversant comme un ouragan la vieille ville dont les remparts et le château-fort méritent bien quelque attention; nous faisons à l'Eglise une courte visite et voici que l'automédon nous offre d'aller voir la Tarasque en son hangar familier. Nous n'en croyons pas nos oreilles, voir la Tarasque, comme cela, de but en blanc, est-ce Dieu possible et faut-il que l'on nous ait pris pour des voyageurs de marque!

Justement, c'est à deux pas; armée d'une clef robuste, une jeune fille ouvre à deux battants la porte d'une grange et nous troublons d'une profane curiosité le repos du monstre endormi. Bien conservée et nouvellement revernie la bête formidable, au corps hérissé de piquants, semble nous regarder de ses gros yeux démesurément ouverts. Et c'est vraiment d'une irrésistible cocasserie, cette confrontation du Chat Noir avec ce qui fut et ce qui demeure le Palladium de Tarascon.