Je commence à la croire sincèrement cette légende et avec une foi d'autant plus vive que la soif me vient à la longue d'un peu de ciel bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et féconde.
Sitôt Marseille quitté dans la brume et dans l'humide buée d'un matin d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dégage lentement et qu'il me vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois avidement.
Merci Phébus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens donner pour cet hiver ce premier baptême de feu. Je t'en supplie, au moins, qu'il te plaise continuer et que ton char précédant notre marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or où nous cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les étincelles tombées en gerbes de ta couronne radieuse.
Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant, tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe à disposer en pile, sous les épaules de son pauvre mari phtisique, des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge et vivifiant.
Nous arrivons à Nice en plein midi et c'est le triomphe définitif de la lumière. Successivement passent devant nous comme un panorama de pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur, Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et Monaco dont le rocher en tête de chien nous est parfois intercepté par des masses terreuses dominant la voie ferrée du côté de la mer.
Un arrêt; il s'opère dans le train qui nous porte un sérieux mouvement de voyageurs, dont la plupart sont arrivés au terme de leur voyage et mettent pied à terre au milieu des sollicitations d'innombrables casquettes galonnées. Impassible et debout sur le trottoir de la petite gare, un carabinier monégasque, à peine différent comme tenue de nos gendarmes français, assiste au va et vient des étrangers et salue le train à l'arrivée comme au départ.
Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon poète et le talentueux écrivain qui remplit à Monte-Carlo, sous la direction Gunsbourg, les fonctions de secrétaire artistique du Casino. D'un mot lancé de Marseille je l'ai prévenu de mon arrivée et je me réjouis du plaisir que nous aurons à nous retrouver en pays monégasque, car il me souvient de projets formés à cet effet lors de son dernier voyage à Paris où il venait de faire accepter comme feuilleton au journal Le Jour, son roman: Les Œufs de Pâques.
Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon camarade que je ne m'attendais certes pas à trouver ici: Jehan Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps, comme moi-même, le chantre officiel de l'association des étudiants. Sa mère l'accompagne et le soigne avec dévouement, car il semble bien malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et digne cœur. Il y a quatre ans à peine, j'étais plus malade qu'il ne l'est à cette heure, et condamné par la docte Faculté de Paris je me débattais sous les griffes d'une pneumonie déclarée mortelle.
Dumoulin fut à ce moment l'un des plus empressés à prendre de mes nouvelles, et, bien que ma chambre lui fût comme à tous mes amis interdite, j'entendais au milieu de ma fièvre son nom prononcé par la garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu sait avec quelle joie débordante, une bouteille d'excellent rancio dont il me fallut boire une lampée devant lui. Et plus tard, quand j'eus quitté Paris pour me refaire des poumons en naviguant à bord des paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait fondée, Le Gringoire, sa première chronique littéraire, y parlant de moi comme d'un frère aîné qui l'avait précédé et souventes fois encouragé dans la voie chansonnière où il faisait ses premières armes. Et voilà que je le retrouve les yeux cerclés d'un anneau bleuâtre, la face amaigrie sous la barbe folle un peu négligée qui la couvre, une indicible tristesse éparse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on l'ait jugé bien malade pour que sa brave mère, Directrice d'une importante école communale de Paris et qui porte dignement la rosette de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette saison. Et je les plains tous les deux du fond du cœur, non sans faire à part moi des vœux fervents pour la guérison du jeune et intéressant malade.
Cependant que j'exprime à la mère et au fils, en dissimulant tant bien que mal mon émotion, le vif plaisir que j'éprouve à les rencontrer, le train d'où nous sommes descendus s'apprête à les emporter vers Menton et j'aperçois Jules Mery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient à quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre à me servir de guide à travers les hôtels nombreux situés en contrebas de la gare et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ensemble un gîte suffisant pour un littérateur de goûts modestes et de moyennes prétentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matinée que durant notre séjour ici se donneront nos représentations. Son Altesse Sérénissime la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne à notre séance d'ouverture, nous a dit à la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgré l'inévitable fatigue d'une demi journée de voyage, il s'agit de nous distinguer et d'être dignes de la faveur princière dont nous sommes les objets.