Le palais des Beaux-Arts est un très vaste hall de forme ovale, dont la charpente antérieure est moitié maçonnée, moitié métallique. La toiture est faite d'un grand vitrage à carreaux dépolis laissant filtrer une lumière atténuée qui permet de supprimer l'usage des lampes, ce local étant uniquement destiné aux représentations de jour ou matinées. Une serre abondamment pourvue de chaises cannées et de sièges confortables sert de vestibule à la salle de spectacle et permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'œil rapidement jeté sur les toiles exposées m'a laissé le souvenir d'un très amusant portrait signé Roybet et représentant M. Dramard en fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tête en arrière du plus martial effet; et aussi une toile très singulière dont m'échappe la signature, où l'on voit sur une plage fantastique plusieurs rangées de violoncellistes se prolongeant à l'infini et penchés sur des pupitres qu'éclairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de prendre au sérieux cette composition empreinte d'un évident fumisme mais dont la conception et l'exécution décèlent un esprit original et une facture consommée.

Le rideau se lève sur notre habituel décor que les mains habiles de nos machinistes ont prestement accommodé à la scène du petit théâtre. Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier rang; à sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara, l'auteur applaudi de la Lumière de l'Asie et d'Amy Robsart, le maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle faveur d'être le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux autres fauteuils du même rang sont occupés par la jeune duchesse de Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mlle de Lara sa lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas été sans quelques tiraillements que ces deux jeunes personnes ont été admises à la faveur de nous entendre; le répertoire chatnoiresque effarouchait quelque peu pour elles la Princesse mère et Salis a dû s'engager à ne servir que des pièces très châtiées et d'une implacable censure. Au reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort à faire pour cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun théâtre ou concert, répertoire plus foncièrement honnête que le nôtre. Aussi la représentation marche-t-elle à merveille avec toutefois un incident imprévu que Salis, homme d'à propos, a su rendre intéressant pour l'assemblée entière. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au milieu des éclats de rire sa très spirituelle chanson sur le mariage du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de Coquelin Cadet, lequel, arrivé en retard et voulant gagner un bon fauteuil sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les auditeurs et baisse la tête pour n'être pas reconnu. Le moment est bon pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant à parti et l'invitant à payer son écot en bons et beaux monologues, comme jadis au temps lointain des hydropathes. Le moyen de résister à semblable injonction? Cadet se précipite, sa canne et son chapeau à la main, hors la salle qu'il lui faut contourner pour pénétrer jusqu'à la scène, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succès et de rires fous, rappelé trois fois par un public ami très amusé de l'incident, et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manière de récompense, lui offre un volumineux remontoir en nickel adorné d'un netschké d'ivoire que le bon sociétaire examine avec d'éjouissantes grimaces.

La partie est gagnée définitivement et le rire installé dans la salle jusqu'à nouvel ordre. Notre représentation a duré une bonne demi-heure de plus que les spectacles ordinaires de ce même théâtre des Beaux-Arts et personne, certes, ne songe à s'en plaindre.

Très satisfaits de l'accueil qui nous a été réservé, nous endossons nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice désire que nous lui soyons individuellement présentés pour nous remercier du plaisir qu'elle a pris à nous entendre. Et c'est avec la meilleure grâce du monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse sérénissime décerne à chacun, suivant ses mérites, le compliment qui lui peut aller droit au cœur, donnant ainsi la preuve irrécusable d'un jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'énoncé d'une critique étrangère ou l'admiration aveugle d'un snobisme indifférent.

Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulièrement impressionné Son Altesse qui désire entendre cette œuvre à nouveau, et qui promet de ne pas manquer une seule de nos représentations, car elle se dit tout à fait conquise par le répertoire Chatnoiresque et ravie de se soustraire un peu, grâce à nous, à l'audition trop répétée des chefs-d'œuvre officiels.

Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journée, nous humons tout ensemble, à la terrasse du Café de Paris, une lampée d'oxygène nature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrés, Jules Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir même à la représentation de La Traviata. Adelina Patti, engagée à Monte-Carlo pour trois représentations, chantera l'héroïne de Verdi, que dans une carrière théâtrale de trente-cinq ans elle interpréta sur toutes les grandes scènes du monde. Il faudrait être réfractaire à toute artistique curiosité pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery. Aussi sommes-nous ponctuellement, dès huit heures, dans la loge que le très sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prêter pour la circonstance. Malgré le tarif élevé des places (quarante francs) les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie un directeur de province ne suffira pas ici à payer la moitié des frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs à la coûteuse cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix et de sa beauté.

Le spectacle se traîne malgré de nombreuses coupures et l'oreille accoutumée aux somptuosités de l'harmonie moderne et à la savante orfèvrerie des récentes orchestrations, a quelque peine à réentendre dans le grand vaisseau du théâtre, les flonflons cent fois ressassés par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau transalpins.

La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnaît de temps en temps qu'à de prestigieuses roulades et à quelques éclats. Le ténor italien qui lui donne la réplique, Apostolu, atteint d'un assez fort nasillement, est gêné aux entournures de sa voix et laisse perdre nombre d'effets pour ce que ses répliques ont été baissées d'un demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au théâtre). Seul au milieu de ce très modeste concert, l'organe riche et facile du baryton Caruson fait valoir ses merveilleuses qualités de plénitude homogène et de timbre savoureux. Et la soirée s'achève sans encombre avec les ovations convenues qui saluent l'étoile pâlissante laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vérité d'attitudes et de physionomie, à savoir un raidissement très habile des jambes et l'occlusion fort bien jouée des paupières, en un spasme point exagéré.

Remarqué, le jeu plein de fougue et de virtuosité d'un jeune chef d'orchestre italien, monsieur A. Vigna, que la grande cantatrice a fait spécialement engager pour diriger les œuvres de Verdi et de Donizetti qu'elle interprète à peu près exclusivement. Ce maestro, dont la taille est plutôt exiguë se dresse sur son séant et s'effondre tour à tour, virevoltant de droite à gauche avec une frénésie de mouvements, tout à fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia musicale du génie italien. Toujours est-il que personne ne bronche à l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des chœurs et des premiers sujets sont enlevées, on peut dire à la baguette.

Grâce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze heures moins un quart, pour permettre aux joueurs égarés dans la salle du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement n'est pas dans nos moyens et nous préférons, en noctambules avérés que nous sommes, tuer une heure ou deux au café Riche, le seul établissement de la Principauté qui s'offre à recueillir les veilleurs impénitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y ménage une audition prolongée de valses lentes et de mélopées râlantes en cymbalum majeur. A vous dire vrai, je ne crains pas cette musique un peu sauvage dont les rythmes souvent réfractaires à la notation donnent à l'oreille la sensation d'une coulée de voluptueuse langueur; et je l'aime surtout dans cette nature énervante et tiède, à laquelle il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de spasmes frissonnants.