Pas très nombreux, les attardés oisifs qui viennent goûter au Café Riche, en même temps que la musique des Tsiganes, les joies inappréciables du Noctambulisme et pas très choisis surtout. On me montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagné ce matin même un prix de soixante mille francs. Il s'est coiffé, pour que nul n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmonté d'une plume de pigeon, et il promène son triomphe de table en table, en quête d'admirations et de sourires.
Assises par petites tables isolées, des hétaïres attendent la fortune.
Sur le prolongement de la banquette latérale où nous trônons, Mery et moi, je crois reconnaître la physionomie d'une grande fille blonde aux cheveux courts et bouclés, à la face un peu bouffie et lymphatique, aux yeux petits, comme percés en vrille, mais d'un joli bleu clair et malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment où l'orchestre Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans qu'on l'en prie, avec une spontanéité charmante, esquisser très gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la reconnais: c'est Léonie des Glaieuls, une aimable dégraffée qu'il me souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouvé, très particulier d'élégance et d'harmonie, ressuscite à mes yeux les traits un peu flottants dans ma mémoire. Cette créature semble née pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leçons de plusieurs maîtres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose des qualités dont nous sommes les témoins charmés. Ses pas qu'on supposerait réglés d'avance et sus par cœur, tant la cadence en est infaillible et la chute rythmée, sont de pure et simple improvisation, et que de trouvailles de grâce dans certains rejets en arrière suivis d'un très lent balancement du torse, où la tête abandonnée et comme flottante semble devoir entraîner dans la chute irrémédiable, cette jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous.
Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allécha, ne tardent pas à rentrer dans le rang, après des passes maladroites et le bruit dissonant de quelques chaises renversées. Et cependant deux heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flânerie nocturne. Nous quittons le Café Riche, précédés que nous sommes par la théorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la récente aventure de leur camarade Rigo leur met au cœur l'espoir de semblables fortunes. Chacun d'eux doit rêver en sa couchette de quelque Princesse au cœur sensible qui peut-être aussi le voudra dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promènera ses doigts parmi l'écheveau brun de ses cheveux pommadés, en lui donnant des noms d'oiseaux.
Monte-Carlo, 3 février.
Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une plume quelque malicieux enfant.
Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son indépendance.
Un coup d'œil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors, tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur.
La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés.
Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et c'est un spectacle à la fois calme et grandiose que celui de cette nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le profil de deux ou trois yachts amarrés.