Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas (ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»
Gunsbourg, qui connaît mieux que nous les rouages secrets de la machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous sommes l'objet.
Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.
Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.
Monte-Carlo, 5 février.
J'ai dû rassurer Mme Salis qui, partie le matin pour une promenade à Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure de rigueur à nous imposée. D'ailleurs, vers cinq heures de l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours.
En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre.
En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolies choses que Salis a respectueusement écoutées.
Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or, vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.
Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la très subtile diseuse Mme Amel; double joie pour nous, en comptant celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.