D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public. Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts. Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant phénomène, sœur de la première; enthousiasme très modéré de la part du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir Mme Amel. Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois, sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs à la satisfaction générale par la victoire de la sœur aînée, arrivée première de deux mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins l'assistance.

Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon.

Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour Mme Amel. J'ai eu la joie d'entendre ma Berceuse Bleue chantée comme je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu constater qu'on ne l'avait aucunement surfaite en me la donnant pour une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses charmes, et par la sculpturale majesté de son allure.

Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou. Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode.

M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture d'un entrefilet, paru ce jour même dans le Temps, et relatant une vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre.

«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir su deviner un grand peintre.»

Monte-Carlo.

Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.

Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.

En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures, Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.