[18] Car c’est ignorer la pedie, que de ne sçavoir pas de quelles choses il faut ou ne faut pas chercher la demonstration.

[19] Sans en estre bien informé.

[20] Pour le maintien de la tyrannie, il faut faire mourir les plus puissans & les plus riches, parce que de telles gens se peuvent soulever contre le Tyran par le moyen de l’autorité qu’ils ont. Il est aussi necessaire de se defaire des grands esprits & des hommes sçavans, parce qu’ils peuvent trouver, par leur science, le moyen de ruïner la tyrannie ; il ne faut pas même qu’il y ait des écoles, ni autres congregations par le moyen desquelles on puisse apprendre les sciences, car les gens sçavans ont de l’inclination pour les choses grandes, & sont par consequent courageux & magnanimes, & de tels hommes se soulevent facilement contre les Tyrans. Pour maintenir la tyrannie, il faut que le Tyran fasse en sorte que ses sujets s’accusent les uns les autres, & se troublent eux-mêmes, que l’ami persecute l’ami, & qu’il y ait de la dissension entre le menu peuple & les riches, & de la discorde entre les opulens. Car en ce faisant ils auront moins de moyen de se soulever à cause de leur division. Il faut aussi rendre pauvres les sujets, afin qu’il leur soit d’autant plus difficile de se soulever contre le Tyran. Il faut établir des subsides, c’est à dire des grandes exactions & en grand nombre, car c’est le moyen de rendre bientost pauvres les sujets. Le Tyran doit aussi susciter des guerres parmy ses sujets, & même parmy les étrangers, afin qu’ils ne puissent negotier aucune chose contre lui. Les Royaumes se maintienent par le moyen des amis, mais un Tyran ne se doit fier à personne pour se conserver en la tyrannie.

[21] Il ne faut pas qu’un Tyran, pour se maintenir dans la tyrannie, paroisse à ses sujets estre cruel, car s’il leur paroît tel il se rend odieux, ce qui les peut plus facilement faire soulever contre lui : mais il se doit rendre venerable pour l’excellence de quelque eminente vertu, car on doit toute sorte de respect à la vertu ; & s’il n’a pas cette qualité excellente il doit faire semblant qu’il la possede. Le Tyran se doit rendre tel, qu’il semble à ses sujets qu’il possede quelque eminente vertu qui leur manque, & pour laquelle ils lui portent respect. S’il n’a point de vertus en effet ; qu’il fasse en sorte qu’ils croient qu’il en ait.

Voila certes des preceptes bien estranges en la bouche d’un Saint, & qui ne different en rien de ceux de Machiavel & de Cardan, mais qui se peuvent toutefois sauver par ces deux raisons assez probables & legitimes. La premiere est, que ces maximes estant ainsi declarées & éventées, les sujets peuvent plus facilement reconnoistre quand les deportemens de leurs Princes tendent à établir une Domination Tyrannique ; & consequemment y donner ordre : tout de même que les mariniers se peuvent plus facilement retirer à l’abry, lors qu’ils ont preveu l’orage & la tempeste, par les signes que les routiers & pilotages leur en fournissent. La seconde, parce qu’un Tyran qui veut sans conseil & avis establir sa domination,

[22]Cuncta ferit, dum cuncta timet grassatur in omnes,

Ut se posse putent.

(Claudian.)

[22] Frape tout & n’épargne personne, & quand il craint le plus, c’est pour lors qu’il attaque tout le monde, afin qu’on croie qu’il est bien puissant.

& ressemble quelquefois au loup, lequel estant entré dans la bergerie, & pouvant se rassasier & appaiser sa faim sur une seule brebis, ne laisse pourtant d’égorger toutes les autres ; où au contraire s’il y procede avec jugement, & suivant les preceptes de ceux qui sont plus avisez & moins passionnez que luy, il se contentera peut-estre d’abatre comme Tarquin les testes des pavots plus élevez, ou comme Thrasibule & Periandre les esprits qui paroissent par dessus les autres ; & ainsi le mal qui ne se peut éviter le rendra beaucoup plus doux & supportable.