[15]Truncantur & artus,

Ut liceat reliquis securum degere membris.

(Claud. 2. in Eutrop.)

[15] On coupe certains membres, afin de garantir les autres par le retranchement de ceux-là.

Pourquoy doncque sera-t-il defendu à un grand Politique, de sçavoir hausser ou baisser, produire ou resserrer, condamner ou absoudre, faire vivre ou mourir, ceux qu’il jugera expedient de traitter de la sorte, pour le bien & le repos de son Estat.

Beaucoup tiennent que le Prince bien sage & avisé, doit non seulement commander selon les loix ; mais encore aux loix même si la necessité le requiert. Pour garder justice aux choses grandes, dit Charon, il faut quelquefois s’en détourner aux choses petites, & pour faire droit en gros, il est permis de faire tort en détail.

Que si l’on m’objecte qu’il n’est pas toutefois à propos de discourir de ces choses, & que c’est proprement mettre [16]gladium ancipitem in manu stulti, que de les enseigner ; je répondray à cela, que les méchans peuvent abuser de tout ce qu’il y a de meilleur en ce monde, & faire comme les mouches bastardes & frelons, qui convertissent les plus belles fleurs en amertume : Les Heretiques trouvent les fondemens de leur impieté dans la Sainte Ecriture : Les Paracelsistes abusent du texte d’Hippocrate pour établir leurs songes : Les Avocats citent le Code & les Pandectes, pour defendre les plus coupables ; & neanmoins l’on n’a jamais songé à supprimer ces Livres : l’épée peut aussi-tost offenser que defendre, le vin aussi-tost enyvrer que nourir, les remedes aussi-tost tuër que guerir ; & personne toutefois n’a encore dit que leur usage ne fust tres-necessaire. C’est une loy commune à toutes les choses, qu’estant instituées à bonne fin, l’on en abuse bien souvent : la Nature ne produit pas les venins pour servir aux poisons, & à faire mourir les hommes, parce qu’en ce faisant elle se détruiroit elle-même : mais c’est nostre propre malice qui les convertit en cet usage, [17]Terra quidem nobis malorum remedium genuit, nos illud vitæ fecimus venenum. (Plin. lib. 18. cap. 1.)

[16] Une épée à deux tranchans entre les mains d’un fol.

[17] La terre nous a bien produit des remedes pour soulager nos maux ; mais nous les avons convertis en poison pour nous oster la vie.

Mais il faut encore passer outre, & dire que la malice & la depravation des hommes est si grande, & les moyens desquels ils se servent pour venir à bout de leurs desseins si hardis & dangereux, que de vouloir parler de la Politique suivant qu’elle se traitte & exerce aujourd’huy, sans rien dire de ces Coups d’Estat, c’est proprement ignorer la Pedie, & le moyen qu’enseigne Aristote dans ses Analytiques, pour parler de toutes choses à propos, & suivant les principes & demonstrations qui leur sont propres & essentielles, [18]est enim pædiæ inscitia nescire, quorum oporteat quærere demonstrationem, quorum verò non oporteat : comme il dit en sa Metaphysique. C’est pourquoy Lipse & Charon, bien qu’ils ne fussent pas des Timons & Mysantropes, ont voulu traitter de cette partie, pour ne point laisser leurs ouvrages imparfaits : Et le même Aristote qui n’avoit pas accoustumé de rien faire [19]ἀπαιδεύτως, lors qu’il a traitté de la Politique & des gouvernemens opposez à la Monarchie, Aristocratie & Democratie, qui sont la tyrannie, l’olygarchie & l’ochlocratie, il donne aussi-bien les preceptes de ces trois vicieux que des legitimes. En quoy il a esté suivi par Saint Thomas en ses Commentaires, où aprés avoir blasmé & dissuadé par toutes raisons possibles la domination tyrannique, il donne neanmoins les avis & les regles communes pour l’établir, au cas que quelqu’un soit si méchant que de le vouloir faire. Et qu’ainsi ne soit, voila ses propres mots tirez du Commentaire sur le cinquiéme des Politiques texte XI. [20]Ad salvationem tyrannidis, expedit excellentes in potentia vel divitiis interficere, quia tales per potentiam quam habent possunt insurgere contra Tyrannum. Iterum expedit interficere sapientes, tales enim per sapientiam suam possunt invenire vias ad expellendam tyrannidem, nec scholas, nec alias congregationes, per quas contingit vacare circa sapientiam permittendum est, sapientes enim ad magna inclinantur, & ideò magnanimi sunt, & tales de facili insurgunt. Ad salvandam tyrannidem oportet quod Tyrannus procuret, ut subditi imponant sibi invicem crimina & turbent se ipsos, ut amicus amicum, & populus contra divites, & divites inter se dissentiant, sic enim minus poterunt insurgere propter eorum divisionem : oportet etiam subditos facere pauperes, sic enim minus poterunt insurgere contra Tyrannum. Procuranda sunt vectigalia, hoc est exactiones multæ, magnæ, sic enim cito poterunt depauperari subditi. Tyrannus debet procurare bella inter subditos, vel etiam extraneos, ita ut non possint vacare ad aliquid tractandum contra tyrannum. Regnum salvatur per amicos, tyrannus autem ad salvandam tyrannidem non debet confidere amicis. Et au texte suivant qui est le XII, voila comme il enseigne l’hypocrisie & la simulation : [21]Expedit tyranno ad salvandam tyrannidem, quod non appareat subditis sævus seu crudelis, nam si appareat sævus reddit se odiosum ; ex hoc autem facilius insurgunt in eum : sed debet se reddere reverendum propter excellentiam alicujus boni excellentis, reverentia enim debetur bono excellenti ; & si non habeat bonum illud excellens, debet simulare se habere illud. Tyrannus debet se reddere talem, ut videatur subditis ipsos excellere in aliquo bono excellenti, in quo ipsi deficiunt, ex quo eum revereantur. Si non habeat virtutes secundum veritatem, faciat ut opinentur ipsum habere eas.