[93] Qu’on ne peut éteindre ny faire mourir par aucun artifice.
Mais le secret que pratiquerent les peuples de la Chine, pour remedier au même desordre qui s’estoit glissé dans leurs familles, fut beaucoup plus gentil & industrieux. Car ils ordonnerent & établirent pour une des premieres Loix du Royaume, que toute la bonne grace des femmes, ne dépendroit doresnavant que de la petitesse de leurs pieds ; & que celles-là seroient jugées les plus belles, qui les auroient plus petits & mignons : ce qui ne fut pas plûtost publié, que toutes les Meres sans regarder à la consequence, commencerent de resserrer, estressir, & si bien envelopper les pieds de leurs filles qu’elles ne pouvoient plus sortir de la maison ny se soustenir droites, que sur les bras de deux ou trois servantes. Ainsi cette figure artificielle ayant passé en conformation naturelle, aussi-bien que celle des Macrocephales dont parle Hippocrates, les Chinois ont insensiblement arresté & fixé le Mercure que leurs femmes avoient dans les pieds, les faisant ressembler à la Tortuë nommée par les Poëtes,
[94]Tardigrada, & domi porta,
Sub pedibus Veneris Cous quam finxit Apelles.
[94] Marchant lentement & portant sa maison, laquelle Apelles natif de l’isle de Coos a peinte & placée sous les pieds de Venus.
Ils ont empesché par ce moyen, qu’elles n’allassent plus à la promenade des bons hommes, & à leurs passe-temps accoustumez : De même que les Dames Venitiennes sont forcées de garder la maison plus souvent qu’elles ne voudroient, par l’usage & les incommoditez nompareilles de leurs grands patins. Mais l’histoire rapportée par Mocquet est bien plus étrange, & sent beaucoup mieux son Coup d’Estat ; car il dit avoir appris, & veu mêmement pratiquer entre les Caribes, peuples barbares & farouches, qu’arrivant la mort du mary pour quelque cause que ce soit, la femme est contrainte sous peine de demeurer infame, abandonnée, & mocquée de tous ses amis & parents, de se faire aussi mourir, & d’allumer un grand feu au milieu duquel elle se precipite avec autant de pompe & de réjoüissance, comme si elle estoit au jour de ses nopces ; de quoy ledit Mocquet s’étonnant fort, & en demandant la cause, on luy répondit que cela avoit esté sagement étably, pour remedier à la grande malice & lubricité des femmes de ce païs, qui avoient accoustumé devant la publication de cette loy, d’empoisonner leurs maris, lors qu’elles en estoient lasses ou qu’elles avoient envie d’en épouser quelque autre plus robuste & gaillard,
[95]Quique suo melius nervum tendebat Ulysse.
[95] Et qui fût plus vigoureux que son Ulysse.
Or si ce remede estoit bien proportionné à la nature de ceux qui l’avoient ordonné ; celuy que pratiqua Denys Tyran de Syracuse pour empescher les assemblées & banquets qui se faisoient de nuit, n’estoit pas aussi trop éloigné de la sienne : car sans témoigner qu’elles luy dépleussent, ou monstrer qu’il craignist qu’on ne les fist à dessein de conspirer contre son Estat, il se contenta d’introduire peu à peu l’impunité pour toutes les voleries & larcins qui se commettoient de nuit, les tournant plûtost en risée, & donnant la hardiesse par cette tolerance à tous les mauvais garçons de ladite Ville, de si mal traitter ceux qu’ils rencontroient la nuit par les ruës, que personne ne pouvoit sortir de sa maison aprés le Soleil couché qu’il ne se mist au hazard d’estre dévalisé, ou de perdre la vie par cette sorte de voleurs. Venons maintenant à quelques autres moins serieux & par consequent aussi moins fascheux & dangereux, en ce qui estoit de leur pratique ; Les Republiques de Grece voulant par regle de Police faire manger le poisson frais & à bon marché à leurs sujets, ils n’eurent point recours à quelque tariffe particuliere, de laquelle peut-estre que les ἰχθυοπώλαι, ou poissonniers (comme nous les appellons) auroient eu raison de se plaindre ; mais en se servant de l’avis que le Poëte Comique Alexis dit leur avoir esté proposé par Aristonique, ils defendirent sous grieve peine ausdits Marchands de poisson, de se pouvoir seoir dans le marché ny en vendant leurs marchandises, [96]ut ii standi tædio lassitudineque confecti, quàm recentissimos venderent. Ainsi les Romains defendoient aux Prestres de Jupiter de jamais monter à Cheval, ne, comme dit Festus Pompeius, [97]si longius urbe discederent, sacra negligerentur ; & pour moy j’ose dire, que si l’on vouloit remedier à la grande confusion qu’apporte le nombre excessif des carosses dans la Ville de Paris, il ne faudroit que confisquer ceux que l’on trouveroit par les ruës avec moins de cinq personnes dedans, puis qu’au moyen de cette ordonnance, ceux qui y vont tous les jours seuls, prendroient la housse, & les autres qui ne pourroient augmenter leur famille de trois ou quatre personnes, se resoudroient facilement de la diminuer de trois ou quatre bouches inutiles telles que seroient pour lors celles d’un cocher & de deux chevaux.
[96] Afin que lassés & ennuyés de se tenir debout ils les vendissent tout fraix.