[97] De peur qu’ils ne s’éloignassent par trop de la ville, & qu’ainsy le service divin fust negligé ou discontinué.

Il seroit facile d’augmenter le nombre de semblables exemples & secrets d’œconomie ; si les precedens ne pouvoient facilement nous faire juger des autres, & nous tracer le chemin pour passer de ce second degré au troisiéme, qui est celuy de la Politique & du Gouvernement des peuples, sous l’administration d’un seul, ou de plusieurs. Or est-il qu’en ce qui regarde celui-cy, pour ne rien laisser à dire de tout ce qui peut servir à son éclaircissement, nous pouvons remarquer trois choses, c’est à sçavoir la science generale de l’établissement & conservation des Estats & Empires pour la premiere ; laquelle science ne comprend pas seulement la traditive de Platon & d’Aristote, mais encore tout ce que Ciceron en son Livre des loix, Xenophon en son Prince, Plutarque en ses preceptes, Isocrate, Synesius, & les autres Auteurs ont jugé devoir estre entendu & pratiqué par ceux qui gouvernent : Aussi est-il vray qu’elle consiste en certaines regles approuvées & receuës universellement d’un chacun, comme par exemple que les choses n’arrivent pas fortuïtement ny necessairement, qu’il y a un Dieu premier Auteur de toutes choses, qui en a le soin, & qui a étably la recompense du Paradis pour les bons, & les peines des enfers pour les méchans : Que les uns doivent commander, & les autres obeïr : Qu’il est du devoir d’un homme de bien de defendre l’honneur de son Dieu, de son Roy, & de sa patrie envers tous & contre tous : Que la principale force du Prince gist en l’amour & union de ses sujets : Qu’il a droit de faire des levées d’argent sur eux pour subvenir aux necessitez de la guerre, & de l’estat de sa Maison : & ainsi des autres que Marnix, Ammirato, Paruta, Remigio, Fiorentino, Zinaro, Malvezzi & Botero ont fort bien expliquées dans leurs discours & raisonnemens Politiques.

La seconde est proprement ce que les François appellent, Maximes d’Estat, & les Italiens, [98]Ragion di stato, quoyque Botero ait compris sous ce terme toutes les trois differences que nous voulons établir, disant, que la [99]Ragione di stato, è notitia di mezzi atti à fundare, conservare, e ampliare un Dominio, en quoy il n’a pas si bien rencontré à mon jugement, que ceux qui la definissent, [100]excessum juris communis propter bonum commune, d’autant que cette derniere definition estant plus speciale, particuliere & determinée, l’on peut au moyen d’icelle distinguer, entre ces premieres regles de la fondation des Empires, lesquelles sont établies sur les loix & conformes à la raison ; & ces secondes que Clapmarius appelle mal à propos, [101]Arcana Imperiorum, & nous avec plus de raison, Maximes d’Estat ; puis qu’elles ne peuvent estre legitimes par le droit des Gens, civil ou naturel ; mais seulement par la consideration du bien, & de l’utilité publique, qui passe assez souvent par dessus celles du particulier. Ainsi voyons nous que l’Empereur Claudius ne pouvant par les loix de sa patrie prendre à femme sa niepce charnelle Julia Agrippina fille de Germanicus son frere, il eut recours aux loix d’Estat, pour fonder son evidente contradiction aux loix ordinaires & l’épousa, [102]ne fœmina expertæ fœcunditatis, dit Tacite, integra juventa, claritudinem Cæsarum in aliam domum transferret. (Libr. 12.) C’est à dire, de crainte que cette femme venant à se marier en quelque grande maison, le sang des Cesars ne s’étendist en d’autres familles, & ne produisist une multitude de Princes & Princesses, qui auroient eu avec le temps quelque pretension à l’Empire, & en suite occasion de troubler le repos public. Tibere pour cette même raison ne vouloit donner un mary à Agrippina veuve de Germanicus, & mere de celle dont nous venons de parler, bien qu’elle luy en demandast un avec pleurs & remonstrances, appuyées sur des raisons si puissantes & legitimes, qu’on ne pouvoit luy refuser sans commettre une injustice, laquelle neanmoins estoit legitimée par la loy de l’Estat, puis que Tibere n’ignoroit point [103]quantum ex Republica peteretur, (Tac. lib. 4. Annal.) c’est à dire de quelle consequence ce mariage estoit, & que les enfans qui en proviendroient, estant arriere-neveux d’Auguste la Republique Romaine tomberoit quelque jour en des grands troubles & partialitez, à cause des divers pretendans à la succession de l’Empire. Aucune loy ne permet pareillement, que nous procurions du mal & du desavantage, à celuy qui ne nous en a jamais fait ; & neanmoins cette maxime d’Estat rapportée par Tite Live, (Lib. 2. dec. 5.) [104]id agendum ne omnium rerum jus ac potestas ad unum populum perveniat, nous oblige de donner secours à nos Voisins contre ceux qui ne nous ont jamais offensé, de crainte que leur ruine ne serve d’un échelon pour haster la nostre, & que tous nos compagnons, estant devorez par ces nouveaux Cyclopes, nous n’en attendions autre grace que celle qui fut donnée à Ulysse, d’estre reservé pour satisfaire à leur derniere faim. C’est le pretexte duquel se servirent les Etoliens pour obtenir secours du Roy Antiochus, & Demetrius Roy des Illyriens pour exciter Philippes Roy de Macedoine & pere de Perseus à prendre les armes contre les Romains. C’est encore la raison pourquoy ce grand homme d’Estat Cosme de Medicis, n’eut rien tant à cœur, que d’empescher Milan de tomber sous l’autorité des Venitiens, lors que la race des Vicomtes & Ducs de Milan fut éteinte : & Henry le Grand ayant sceu que le Duc de Savoye avoit failly à surprendre Geneve, il dit tout haut, que si son coup eust reüssi, il l’auroit assiegé dedans dés le lendemain. Mais neanmoins quand le Roy d’Espagne a voulu envahir les Estats du même Duc, la France en vertu de la susdite Maxime, est allée puissamment au secours : Et c’est elle aussi qui a fourny d’excuse legitime aux alliances d’Alexandre Sixiéme & de François Premier avec le Grand Seigneur ; de pretexte aux traittez secrets de l’Espagnol avec les Huguenots de France ; & de passeport à tant de troupes que nous avons fait glisser de temps en temps non moins en la Valteline qu’en Hollande, bien qu’en apparence contre les regles sinon de la religion, au moins de la pieté commune & de nostre conscience. Bref sans cette consideration l’on n’auroit pas rompu tant de ligues dans Guicciardin ; Charles V n’auroit pas abandonné les Venitiens au Turc ; Charles VIII n’eust pas esté si promptement chassé d’Italie ; Paul V n’eust pas joüy si facilement du Duché de Ferrare ; ny le Pape qui siege à present de celuy d’Urbin : Tant de Princes ne desireroient pas la restitution du Palatinat, ny tant de prosperité au Roy de Suede, ny que Casal demeurast au Duc de Mantouë, si ce n’estoit pour borner en vertu de cette maxime, l’ambition demesurée de certains peuples, qui voudroient pratiquer sur les Princes voisins, ce que les riches Bourgeois pratiquent sur les pauvres,

[105]O si angulus ille

Parvulus accedat qui nunc denormat agellum.

(Horat. 2. lib. serm.)

[98] Raison d’Estat.

[99] Raison d’Estat est la connoissance ou science des moyens propres à poser les fondemens d’une Seigneurie, à la conserver & à l’agrandir.

[100] Excés du droit commun à cause du bien public.

[101] Secrets des Empires.