Aussi n’est-ce pas mon intention de finir icy le nombre de ces precautions par quelqu’une, que l’on puisse croire estre la derniere de celles qu’il y faut observer : l’ajouste qui voudra à ses écrits, pour moy je ne la mettray jamais aux miens, n’estimant pas raisonnable, de prescrire des fins & des limites à la clemence & humanité ; qu’elle étende ses bornes si loing qu’elle voudra, elles me sembleront toujours trop courtes & resserrées. Quand on n’a point peur que son cheval bronche on luy peut lascher la bride asseurément ; lors que le vent est bon on peut deployer toutes les voiles ; on ne doit borner les vertus que par les vices qui leur sont contraires, & tant qu’elles s’en éloignent assez pour n’y point tomber, on n’a que faire de les retenir. Il est bien vray qu’elles n’ont pas leur carriere si franche au sujet que nous traitons maintenant, comme en beaucoup d’autres, mais aussi sera-ce assez que le Prince qui ne peut estre du tout bon, le soit à demy, & que celuy qui par une raison superieure ne peut estre du tout juste, ne soit pas aussi du tout cruel, injuste & meschant. Mais quand bien nous n’aurions que ces cinq regles & precautions, je croy, qu’elles sont suffisantes de faire juger à ceux qui auront tant soit peu d’esprit & d’inclination au bien, ce qui sera de la raison, & encore que je ne les eusse point specifiées, la discretion toutefois & le jugement des hommes sages ne permettent pas qu’ils les puissent ignorer, veu que

[134]Quid faciat, quid non, homini prudentia monstrat.

(Paling. in Virgine.)

[134] La Prudence montre à l’homme ce qu’il doit ou ce qu’il ne doit pas faire.

Aussi est-ce bien mon intention que de toutes les Histoires que j’ay rapportées cy-dessus & que je cotteray encore dans la suite de ce discours, celles-là passent seulement pour legitimes, lesquelles estant appliquées à ces cinq regles ou à celles de la prudence en general, se rencontreront conformes à ce qui sera du droit & de la raison.

Mais toutes les maximes & precautions susdites ne servant que pour nous rendre mieux instruits & disposez à l’execution de ces Coups d’Estat, il faut maintenant voir en quelles rencontres & occasions on les peut pratiquer. Charon sans faire semblant de rien en propose 4 ou 5 dans son livre de la sagesse (l. 3. c. 2.) mais brievement [135]à la sfugita, & faisant comme les Scythes qui décochent leurs meilleures fléches lors qu’ils semblent fuïr le plus fort. Je les étendray davantage par raisons & exemples, & y en ajouteray beaucoup d’autres, qui serviront comme de titres, ausquels on pourra rapporter celles qui se rencontreront aprés dans les Auteurs & Historiens.

[135] A la dérobée.

Or entre ces occasions il n’y a point de doute qu’on doit faire marcher les premieres, quoy qu’elles soient à mon avis les plus injustes, celles qui se rencontrent en l’établissement & nouvelle erection ou changement des Royaumes & Principautez : Et pour parler premierement de l’erection, si nous considerons quels ont esté les commencemens de toutes les Monarchies, nous trouverons toujours qu’elles ont commencé par quelques-unes de ces inventions & supercheries, en faisant marcher la Religion & les miracles en teste d’une longue suite de barbaries & de cruautez. C’est Tite Live (l. 4. decad. 1.) qui en a le premier fait la remarque : [136]Datur, dit-il, hæc venia antiquitati, ut miscendo humana divinis, primordia urbium augustiora faciat. Ce que nous montrerons cy-aprés estre tres-veritable, mais pour cette heure, il nous faut demeurer dans le general, & commencer nostre preuve par l’établissement des quatre premieres & plus grandes Monarchies du monde. Cette tant renommée Reyne Semiramis qui fonda l’Empire des Assyriens, fut assez industrieuse pour persuader à ses peuples, qu’ayant esté exposée en son enfance, les oiseaux avoient eu le soin de la nourrir, luy apportant la becquée comme ils ont coustume de faire à leurs petits : & voulant encore confirmer cette fable par les dernieres actions de sa vie, elle ordonna qu’on feroit courir le bruit aprés sa mort qu’elle avoit esté convertie en pigeon, & qu’elle s’estoit envolée, avec une grande quantité d’oiseaux qui l’estoient venu querir jusques dans sa chambre. Elle eut encore la resolution de feindre & changer son sexe, & de femme qu’elle estoit devenir masle, joüant le personnage de son fils Ninus, & le contrefaisant en toutes ses actions : & pour mieux venir à bout de cette entreprise, elle s’avisa d’introduire une nouvelle sorte de vestemens parmy le peuple, qui estoient grandement favorables à couvrir & cacher ce qui pouvoit le plus facilement la faire reconnoistre pour femme. [137]Brachia enim ac crura velamentis, caput tiara tegit, & ne novo habitu aliquid occultare videretur, eodem ornatu populum vestiri jubet, quem morem vestis exinde gens universa tenet, & par ce moyen, [138]primis initiis sexum mentita, puer credita est. (Just. initio.) Cyrus qui établit la Monarchie des Perses, voulut aussi s’autoriser par la vigne que son grand pere Astyages avoit veu naistre [139]ex naturalibus filiæ, cujus palmite omnis Asia obumbrabatur ; & du songe que luy-même eut lors qu’il prit les armes, & qu’il choisit un esclave pour compagnon de toutes ses entreprises ; mais il faisoit encore mieux valoir l’opinion qu’une chienne l’avoit nourry & alaité dans les bois, où il avoit esté exposé par Harpago, jusques à ce qu’un Pasteur l’ayant rencontré fortuitement, il le porta à sa femme, & le fit soigneusement nourrir dans sa maison. Pour Alexandre & Romulus, comme leurs desseins estoient plus relevez, aussi jugerent-ils qu’il estoit necessaire de prattiquer davantage & de beaucoup plus puissans stratagemes. C’est pourquoy encore qu’ils commençassent aussi-bien que les precedens par celuy de leur origine, ils le porterent toutefois le plus haut qu’il se pouvoit faire, d’où Sidonius a eu occasion de dire,

[140]Magnus Alexander, nec non Romanus habentur

Concepti serpente Deo.