Aussi voyons nous qu’on ne parle pas en si mauvais termes de cette execution en Italie & aux autres Royaumes étrangers, comme l’on fait en France, où elle a esté faite, au milieu de Paris, & en presence d’un million de personnes ; & qu’ainsi ne soit les Polonois, qui en receurent l’histoire & le narré particulier, de la part même des plus seditieux & depitez Ministres, pendant que l’Evêque de Valence briguoit leurs suffrages pour l’élection de Henry III, ne firent pas grande difficulté de les luy accorder, parce qu’ils sçavoient bien, qu’il ne faut pas juger du naturel d’un Prince, sur le seul pied de quelque action extraordinaire & violente, à laquelle il aura esté forcé par de tres-justes & puissantes raisons d’Estat. J’ajouste que cette action n’est pas encore beaucoup éloignée de nostre memoire ; Que la pluspart de nos Histoires ont esté faites depuis ce temps-là par des Huguenots, & enfin que nous en avons la description si ample, & si particuliere dans les Memoires de Charles IX, l’Histoire de Beze, les Martyrologes, & beaucoup d’autres livres composez à dessein par les Protestans, pour condamner cette action, que rien n’y estant oublié de tout ce qui la peut rendre blâmable & odieuse, il ne se peut pas faire aussi, que ceux qui entendent la deposition de ces témoins corrompus, ne soient de leur opinion ; quoy que tous ceux qui la dépoüillent de ces petites circonstances, & qui en veulent juger sans passion, soient d’un sentiment contraire. Au reste personne ne peut nier, qu’il ne soit mort tant de factieux, & de personnes de commandement à la journée de la Saint Barthelemy, que depuis ce temps-là les Huguenots n’ont pû faire des armées d’eux-mêmes ; & que ce coup n’ait rompu toutes les intelligences, toutes les cabales & menées qu’ils avoient tant au dedans qu’au dehors du Royaume, & qu’enfin ce n’ait esté peu de chose de tous leurs plus grands efforts, lors qu’ils n’ont point esté soustenus par les broüilleries & seditions des Catholiques. Il est vray aussi comme quelques Politiques ont remarqué, que la même journée a esté cause d’un mal, duquel on ne se pouvoit jamais douter, car toutes les villes qui firent la Saint Barthelemy, & qui tuerent les Huguenots pour obeïr au Roy, & chercher les moyens de mettre le Royaume en paix, ont esté les premieres à commencer la ligue, sur ce qu’elles craignoient, & non sans raison, que le Roy de Navarre, qui estoit Huguenot, venant à la Couronne, il n’en voulust faire quelque ressentiment ; & par ce moyen l’on peut dire que la Saint Barthelemy, pour n’avoir pas esté executée comme il falloit, non seulement n’appaisa pas la guerre au sujet de laquelle elle avoit esté faite, mais en excita une autre encore plus dangereuse.

De plus lors qu’il est question d’autoriser un homme, & l’affaire dont il se mesle, de mettre en credit quelque Prince, de gagner quelqu’un, ou de le porter & encourager à quelque resolution importante ; je croy que pour venir plus facilement à bout de ces choses on peut y mesler les stratagemes & les ruses d’Estat. Ainsi voyons nous que tous les Anciens Legislateurs voulant autoriser, affermir, & bien fonder les loix qu’ils donnoient à leurs peuples, ils n’ont point eu de meilleur moyen de le faire, qu’en publiant & faisant croire avec toute l’industrie possible qu’ils les avoient receües de quelque Divinité, Zoroastre d’Oromasis, Trismegiste de Mercure, Zamolxis de Vesta, Charondas de Saturne, Minos de Jupiter, Lycurgue d’Apollon, Draco & Solon de Minerve, Numa de la Nymphe Egerie, Mahomet de l’Ange Gabriel ; & Moyse, qui a esté le plus sage de tous, nous décrit en l’Exode comme il receut la sienne immediatement de Dieu. En consideration de quoy combien que le Regne des Juifs soit entierement ruïné & aboly, [161]mansit tamen, dit Campanella (in aphorism. Polit.) religio Mosaïca cum superstitione in Hebræis & Mahumetanis, & cum reformatione præclarissima in Christianis. C’est comme je croy, ce qui a donné sujet à Cardan de conseiller aux Princes, qui pour estre peu avantagez de naissance ou dépourveus d’argent, de Partisans, de forces militaires, & de soldats, ne peuvent gouverner leurs Estats avec assez de splendeur & d’autorité, de s’appuyer de la Religion, comme firent autrefois & fort heureusement David, Numa, & Vespasien. Philippe II Roy d’Espagne ayant esté un des plus sages Princes de son temps, s’avisa aussi d’une fort belle ruse pour autoriser de bonne heure son fils parmy les peuples à qui il devoit un jour commander. Car il fit un Edict qui estoit grandement prejudiciable à ses sujets, faisant courir le bruit qu’il le vouloit publier & verifier de jour à autre, de quoy le peuple commence à murmurer & à se plaindre ; luy neanmoins persiste en sa resolution, laquelle est pareillement suivie des plaintes redoublées de son peuple : enfin le bruit en vient aux oreilles de l’Infant, qui promet d’assister le peuple, & d’empescher par tous moyens possibles que cet Edict ne soit publié, menaçant à cet effet ceux qui voudroient entreprendre de l’executer, & n’oubliant rien de ce qui pouvoit découvrir l’affection qu’il avoit à delivrer le peuple de cette oppression : de maniere que le Roy Philippe venant à rachever son jeu, & à ne plus parler de l’Edict, chacun s’imagina que l’opposition du jeune Prince avoit esté la seule cause de le faire supprimer ; & par cette invention son Pere luy fit gagner un empire dans le cœur & dans l’affection des Espagnols, qui estoit beaucoup plus asseuré, que celuy qu’il avoit sur les Espagnes : [162]longe enim valentior est amor ad obtinendum quod velis, quàm timor, dit Pline le jeune. (8. epist.) Bref si nous prenons garde aux moyens que l’on pratiqua pour convertir Henry IV à la Religion Catholique, & pour l’y confirmer, nous trouverons que ç’a esté une action conduite avec beaucoup d’esprit & d’industrie. Car encore que nous la devions tenir pour tres-veritable & asseurée, comme en effet tant de témoignages qu’il en a rendus tout le temps de sa vie, ne permettent pas à personne de pouvoir douter qu’elle ne fust telle. Si toutefois nous voulons nous donner cette liberté de la considerer en Politique, nous pouvons facilement y remarquer trois choses, sçavoir les motifs de sa conversion, qui ne furent autres que l’obstinée resistance de Monsieur du Maine, lequel pour cette occasion est qualifié dans les memoires de Tavanes, seul auteur aprés Dieu de la conversion de Henry IV, & la verité est qu’il n’avoit tenu qu’à luy de traiter tres-avantageusement, lors que sa Majesté n’estoit encore convertie : Mais soit que Dieu eust fortifié son zele, ou que les esperances mondaines l’eussent charmé, il se reduisit comme dit l’Italien al verde, & ne faisant rien pour soy, il fit beaucoup pour la France. On met aussi entre les motifs de cette conversion le conseil donné au Roy par Monsieur de Sully, l’un des principaux & des mieux sensez Huguenots de son armée, que la Couronne de France valoit bien la peine d’entendre une Messe. Pour ce qui est des circonstances de la conversion, il s’y en passa deux fort remarquables ; la premiere que le Roy fut instruit & catechisé non par quelque Theologien bigot ou superstitieux qui luy eust peut-estre rendu l’entrée de nos Eglises semblable à ces portiques & vestibules, de qui le Poëte a dit,

[163]Centauri in foribus stabulant, scyllæque biformes.

[161] Toutefois la religion Mosaïque est restée avec superstition parmy les Juifs & les Mahometans, & avec une tres-belle reformation parmy les Chrestiens.

[162] Car l’amour est infiniment plus puissant que la crainte, pour nous faire obtenir quelque chose.

[163] Il y a des Centaures aux Portes, & des Scylles à deux formes.

Mais par René Benoist Docteur en Theologie, & Curé de la paroisse de S. Eustache, lequel, si l’on en peut juger suivant le commun bruit, & ce qui se passa à l’article de sa mort, n’estoit ny Catholique trop zelé, ny Huguenot obstiné. D’où vient que maniant dextrement la conscience du Roy, & de la même sorte qu’il avoit fait celle de ses Paroissiens, pendant l’espace de 25 ou 30 ans, il luy fit seulement comprendre les principaux Mysteres, ne luy exaggerant point beaucoup de petites ceremonies & traditions, & conduit plûtost cette conversion en homme avisé & en Politique, que non pas en scrupuleux & superstitieux Theologien. La seconde chose notable fut l’Histoire de la possedée Marthe Brossier, laquelle à dire vray n’estoit qu’une pure feinte, entreprise par quelques zelez Catholiques, & appuyée par un bon Cardinal, afin que le Diable duquel on feignoit qu’elle fust possedée venant à estre chassé par la vertu du S. Sacrement, le Roy eust occasion de croire la presence réelle en l’Eucharistie, de laquelle presence ou pour mieux dire transsubstantiation, on ne tenoit pas qu’il fust entierement persuadé. Mais luy qui ne se laissoit pas facilement surprendre, voulut qu’auparavant que d’en venir aux exorcismes, les Medecins & Chirurgiens fussent appellez pour en dire leur avis, lequel ayant esté conceu en ces termes rapportez par Monsieur Marescot, dans le petit livret qu’il a composé sur cette Histoire : [164]Naturalia multa, ficta plurima, à dæmone nulla. Cette pauvre possedée, aprés avoir découvert l’ignorance & la bestise de tous les bigots de Paris, fut menacée du fouët, si elle n’en sortoit bien-tost. C’est pourquoy certain Abbé la mena à Rome, d’où Monsieur le Cardinal d’Ossat la fit si promptement chasser, qu’elle n’eust pas le loisir d’y surprendre personne. La derniere chose que l’on peut remarquer en cette conversion, est ce qui se passa en suite. Sur quoy le Politique qui doit faire son profit & tirer instruction des moindres syllabes & remarques des Historiens, pourra faire reflexion sur ce que répondit un païsan au même Roy Henry IV, que la poche sent toujours le hareng, comme il l’interrogeoit sans se faire connoistre de ce que l’on disoit parmy le peuple de sa conversion : Et aussi que le Mareschal de Biron estant fasché du refus qu’on luy avoit fait du Gouvernement de Bourg en Bresse, dit à quelqu’un de ses amys, que s’il avoit esté Huguenot on ne luy auroit pas refusé ; c’est de Cayet (Hist. sept.) que je tiens ces deux remarques, lesquelles neanmoins, excepté le Politique, personne ne doit estimer vraysemblables, puis qu’elles sont démenties par beaucoup d’autres, qui leur sont directement opposées.

[164] Beaucoup de choses naturelles, quantité de feintes, & aucune de la part du Demon.

Finalement la loy des contraires qui se doivent traitter sous même genre nous oblige de ranger encore icy les occasions qui se peuvent presenter, de borner ou ruiner la trop grande puissance de celuy qui en voudroit abuser au prejudice de l’Estat, ou qui par le grand nombre de ses partisans, & la cabale de ses correspondances, s’est rendu redoutable au Souverain ; voire même s’il faut le dépécher secretement, sans passer par toutes les formalitez d’une justice reglée, on le peut faire, pourveu neanmoins qu’il soit coupable, & qu’il ait merité une mort publique, s’il eust esté possible de le chastier de telle sorte. La raison sur laquelle Charron fait rouler cette maxime, est que en cela il n’y a rien que la forme violée, & que le Prince estant maistre des formalitez, il s’en peut aussi dispenser suivant qu’il le juge à propos. Chez les Romains, lors que quelqu’un s’efforçoit d’obtenir un office sans le consentement du peuple, ou qu’il donnoit le moindre soupçon d’aspirer à la Royauté, on le punissoit de mort lege Valeria, c’est à dire le plutost que l’on pouvoit, & sans forme de justice, à laquelle on songeoit seulement aprés l’execution. Le fameux Juris Consulte Ulpian passe encore plus outre quand il dit, que [165]si forte latro manifestus, vel seditio prærupta, factioque cruenta, vel alia justa causa moram non recipiant, non pœnæ festinatione, sed præveniendi periculi causa punire permittit, deinde scribere : telles furent les executions de Parmenion & Philotas par Alexandre ; de Plautian & de Seianus chez les Romains, de Guillaume Mason en Sicile, de Messieurs de Guise & du Mareschal d’Ancre sous le regne de deux de nos Roys, & du Colonel des Lansquenets dans Pavie, auquel Antonio de Leve fit donner un boüillon alteré, parce qu’il y fomentoit le trouble & la sedition. Or quoy que ces actions ne puissent estre legitimées, que par une necessité extraordinaire & absolüe, & qu’il y ait de l’injustice & de la barbarie à les pratiquer trop souvent ; les Espagnols neanmoins ont trouvé moyen de les accommoder à leurs consciences, & de surmonter beaucoup de difficultez en les prattiquant. Car ils donnent des juges cachez & secrets à celuy qu’ils estiment criminel d’Estat, ils instruisent son procés, le condamnent, & cherchent aprés de faire mettre leur sentence en execution par tous moyens possibles. Antoine Rincon Espagnol & par consequent sujet de Charles V, ne pouvant demeurer en seureté à son païs se retire vers François I, & est envoyé par luy à Constantinople, pour traitter d’une alliance avec Soliman : l’Empereur qui prevoyoit bien le dommage que luy pouvoit apporter cette Ambassade, fait tuer Rincon & Cesar Fregose son Collegue, comme ils descendoient sur le Po pour aller à Venise, par l’entremise d’Alfonse d’Avalos son Lieutenant au Milanois ; de quoy tant s’en faut que ledit Empereur s’estimast coupable, que même un de nos Evêques a bien voulu plaider pour son innocence, [166]Rinco exul Hispanus, & Francisci apud Solymannum legatione functus, non injuria fortasse, Fregosus præter jus cæsus videbatur. (Belcar. lib. 22.) André Doria ayant quitté le party du Roy de France, & pris celuy de l’Empereur, sous la faveur duquel il tenoit la ville de Genes comme en esclavage, Louys Fieschy Citoyen de la même ville, entreprend avec l’assistance de Henry II, & de Pierre Louys Farnese Duc de Parme & de Plaisance, de la mettre en liberté : il tuë d’abord Jannetin Doria & se noie par hazard, lors que l’entreprise estoit à peine commencée : Que fait l’Empereur Charles V ? sur cet incident il fait resoudre en son Conseil secret, que Pierre Louys est criminel de leze Majesté, & envoye les ordres en même temps à Doria de le faire assassiner, & à Gonzague Gouverneur de Milan de se saisir de la ville de Plaisance ; ce qui fut ponctuellement executé suivant le projet qu’il en avoit donné : & quoy qu’il ait fait le possible pour témoigner qu’il n’avoit eu aucune part en cette execution, tous les Historiens neanmoins écrivent le contraire, & le distique rapporté par Noël des Comptes nous apprend assez ce que l’on en croyoit dés ce temps-là :

[167]Cæsaris injussu cecidit Farnesius Heros,