Sæcula ; nos certè taceamus, & obruta multa

Nocte, tegi propriæ patiamur crimina gentis.

[156] Qu’il ne se parle jamais plus de ce jour, & que les siecles avenir ne croyent point qu’il ait esté ; & pour nous gardons le silence & couvrons les crimes de nostre propre nation, les ensevelissant dans des profondes tenebres.

Je ne craindray point toutefois de dire que ce fut une action tres-juste, & tres-remarquable, & dont la cause estoit plus que legitime, quoy que les effets en ayent esté bien dangereux & extraordinaires. C’est une grande lascheté ce me semble à tant d’Historiens François d’avoir abandonné la cause du Roy Charles IX, & de n’avoir monstré le juste sujet qu’il avoit eu de se défaire de l’Amiral & de ses complices : on luy avoit fait son procés quelques années auparavant, & ce fameux arrest estoit intervenu en suite, qui fut traduit en huit langues, & intimé ou signifié, si l’on peut ainsi dire, à toutes ses troupes ; on avoit donné un second arrest en explication du premier, & tous les Protestans avoient esté si souvent declarez criminels de leze Majesté, qu’il y avoit un grand sujet de loüer cette action, comme le seul remede aux guerres qui ont esté depuis ce temps-là, & qui suivront peut-estre jusques à la fin de nostre Monarchie, si l’on n’eust point manqué à l’axiome de Cardan, qui dit : [157]Nunquam tentabis, ut non perficias. (in Proxen.) Il falloit imiter les Chirurgiens experts, qui pendant que la veine est ouverte, tirent du sang jusques aux defaillances, pour nettoyer les corps cacochymes de leurs mauvaises humeurs. Ce n’est rien de bien partir si l’on ne fournit la carriere : le prix est au bout de la lice, & la fin regle toujours le commencement. On me pourra toutefois objecter qu’il y a trois circonstances à cette action qui la rendent extremement odieuse à la posterité. La premiere que le procedé n’en a pas esté legitime, la seconde que l’effusion de sang y a esté trop grande, & la derniere que beaucoup d’innocens ont esté envelopez avec les coupables. Mais pour y satisfaire je répondray à ce qui est de la premiere, qu’il faut entendre là-dessus nos Theologiens lors qu’ils traittent [158]de fide Hæreticis servanda, & cependant je diray de mon chef, que les Huguenots nous l’ayant rompuë plusieurs fois, & s’estant efforcez de surprendre le Roy Charles, à Meaux & ailleurs, on pouvoit bien leur rendre la pareille ; & puis ne lisons nous pas dans Platon (5. de Rep.) que ceux qui commandent, c’est à dire les Souverains, peuvent quelquefois fourber & mentir quand il en doit arriver un bien notable à leurs sujets ? Or pouvoit-il arriver un plus grand bien à la France, que celuy de la ruine totale des Protestans ? Certes ils nous la baillerent si belle par leur peu de jugement, que c’eust presque esté une pareille faute à nous de les manquer, comme à l’Amiral de s’estre venu enfermer avec toute la fleur de son party, dans la plus grande ville & la plus ennemie qu’il pust avoir, sans se défier de la Reyne mere, à laquelle il avoit tué Charry, de ceux de Lorraine desquels il avoit fait assassiner le Pere, & du Roy qu’il avoit fait galloper depuis Meaux jusques à Paris. Ne sçavoit-il pas que sa Religion estant haïe aux personnes mêmement les plus douces & traitables, elle ne pouvoit estre qu’abominée & detestée en la sienne, & en celle de tant de coupejarets desquels il estoit ordinairement accompagné ? D’ailleurs le bruit qu’on fit courir en même temps qu’ils avoient entrepris de nous traitter comme on les traitta incontinent aprés leur dessein découvert, ne pouvoit-il pas estre veritable ? beaucoup le tiennent pour tres-asseuré, & pour moy j’estime qu’excepté les Politiques, chacun le peut tenir pour constant. Quant à ce qui est de l’effusion de sang qu’on dit y avoir esté prodigieuse, elle n’égaloit pas celle des journées de Coutras, de Saint Denys, de Moncontour, ny tant d’autres tuëries, desquelles ils avoient esté cause. Et quiconque lira dans les Histoires, que les habitans de Cesarée tuërent quatre-vingts mille Juifs en un jour ; qu’il en mourut un million deux cens quarante mille en sept ans dans la Judée ; que Cesar se vante dans Pline d’avoir fait mourir un million cent nonante & deux mille hommes en ses guerres étrangeres ; & Pompée encore davantage ; que Quintus Fabius envoya des Colonies en l’autre monde, de 100000 Gaulois, Caius Marius de 200000 Cimbres, Charles Martel de 300000 Theutons ; que 2000 Chevaliers Romains, & 300 Senateurs, furent immolez à la passion du Triumvirat, quatre legions entieres à celle de Sylla, 40000 Romains à celle de Mithridate ; que Sempronius Gracchus ruina 300 villes en Espagne, & les Espagnols toutes celles du Nouveau monde, avec plus de 7 ou 8 millions d’habitans : Qui considerera, dis-je, toutes ces sanglantes tragedies, une bonne partie desquelles se trouve enregistrée dans le traitté de la Constance de Juste Lipse, il aura assez de quoy s’étonner parmy tant de barbaries, & de croire aussi que celle de la Saint Barthelemy n’a pas esté des plus grandes, quoy qu’elle fust une des plus justes & necessaires. Pour la troisiéme difficulté elle semble assez considerable, veu que beaucoup de Catholiques furent enveloppez dans la même tempeste, & servirent de curée à la vengeance de leurs ennemis ; mais il ne faut que la maxime de Crassus dans Tacite (Annal. 14.) pour luy fournir en deux mots de réponse, [159]habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum, quod contra singulos utilitate publica rependit. D’où vient doncques que cette action, puis qu’elle estoit si legitime & raisonnable, a neanmoins esté & est encore tellement blâmée & décriée ; pour moy, j’en attribue la premiere cause à ce qu’elle n’a esté faite qu’à demy, car les Huguenots qui sont restez, auroient mauvaise grace de l’approuver, & beaucoup de Catholiques qui voient bien qu’elle n’a de rien servy, ne se peuvent empescher de dire, qu’on se pouvoit bien passer de l’entreprendre, puis que l’on ne la vouloit pas achever ; où au contraire si l’on eust fait main basse sur tous les Heretiques, il n’en resteroit maintenant aucun au moins en France pour la blâmer, & les Catholiques pareillement n’auroient pas sujet de le faire, voyant le grand repos & le grand bien qu’elle leur auroit apporté. La seconde raison est, que suivant le dire du Poëte,

[160]Segnius irritant animos demissa per aures,

Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus.

[157] Il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever.

[158] De la foy qu’on doit tenir aux heretiques.

[159] Tout grand exemple a quelque chose d’injuste, qui est recompensé envers les particuliers par l’utilité publique qu’il procure.

[160] Ce qu’on dit doucement à l’oreille irrite bien plus lentement les esprits, que ce qu’on voit d’un œil fidelle.