Et quoy qu’il fut grandement à desirer que l’on pust en venir toujours aussi facilement à bout, que les Roys d’Espagne ont fait des Morisques & Marans, qu’ils chasserent par deux fois de leurs Royaumes, jusques au nombre de plus de deux cens quarante mille familles, & ce en vertu d’un simple Edict & Commandement : Neanmoins parce que toutes les affaires ne sont pas semblables en leurs circonstances, ny les maladies accompagnées de mêmes symptomes ou accidens ; aussi faut-il bien souvent changer de remedes, & en pratiquer quelquefois de plus violens les uns que les autres,
[155]Ulcera possessis altè suffusa medullis,
Non leviore manu, ferro curantur & igne ;
Ad vivum penetrant flammæ, quo funditus humor
Defluat, & vacuis corrupto sanguine venis
Arescat fons ille mali.
(Claudian. 3. in Eutrop.)
[155] On guerit par le fer & le feu, & non par quelque remede doux, les ulceres qui se sont attachés au plus profond des mouëlles ; les flammes penetrant jusques au vif, font entierement evacuer l’humeur peccante, & tarir ensuite la cause du mal, ayant tiré tout ce qu’il y avoit de mauvais sang dans les veines.
La main basse que Mithridates fit faire en un seul jour sur quarante mille Citoyens Romains épandus en divers endroits de l’Asie, estoit un des Coups d’Estat dont je pretens parler. Comme aussi les Vespres Sicilienes, autorisées par Pierre Roy d’Arragon, & subtilement tramées par Prochyte grand Seigneur du païs, lequel déguisé en Cordelier noüa si bien la partie, qu’un jour de Pasques ou de Pentecoste de l’an M CC LXXXII, lors qu’on sonnoit le premier coup des vespres, les Siciliens massacrerent tous les François qui estoient dans leur Isle, sans même pardonner aux femmes ny aux petits enfans. Pareille histoire se passa encore il n’y a pas vingt ans dans l’Isle de Magna, où les habitans de la ville de Corme, se delivrerent par un semblable moyen, & en une seule nuit d’une armée de trente mille hommes, qui y avoit esté envoyée par Arcomat Lieutenant du Roy de Perse. Mais puis que nous avons dans nostre Histoire de France l’exemple de la Saint Barthelemy, qui est un des plus signalez que l’on puisse trouver en aucune autre, il nous y faut particulierement arrester, pour la considerer suivant toutes ses principales circonstances. Elle fut doncques entreprise par la Reyne Catherine de Medicis, offensée de la mort du Capitaine Charry ; par Monsieur de Guise, qui vouloit venger l’assassinat de son Pere, commis par Poltrot à la sollicitation de l’Amiral & des Protestans ; & par le Roy Charles & le Duc d’Anjou ; le premier se voulant vanger de la retraite que lesdits Protestans luy firent faire plus viste qu’il ne vouloit de Meaux à Paris, & tous deux pensant de pouvoir par ce moyen ruiner les Huguenots, qui avoient esté cause de tous les troubles & massacres survenus pendant l’espace de trente ou quarante ans en ce Royaume. L’affaire fut concertée fort long-temps, & avec une telle resolution de la tenir secrete, que Lignerolles Gentilhomme du Duc d’Anjou, ayant témoigné au Roy, encore bien que couvertement, d’en sçavoir quelque chose, il fut incontinent aprés dépesché, par un duel que le Roy même sous main luy suscita. Le lieu choisi pour y attirer tous les plus riches & autorisez d’entre les Huguenots fut Paris. L’occasion fut prise sur la réjoüissance des noces entre le Roy de Navarre, qui estoit de la Religion, & la Reyne Marguerite. La blessure de l’Amiral causée par le Duc de Guise son ancien ennemy, fut le commencement de la tragedie : les moyens de l’executer en faisant venir douze cens Arquebusiers, & les compagnies des Suisses à Paris furent mêmement approuvez par l’Amiral, sur la croyance qu’il eut que c’estoit pour le defendre contre la Maison de Lorraine : bref tout fut si bien disposé, que l’on ne manque en chose quelconque sinon en l’execution, à laquelle si on eust procedé rigoureusement il faut avoüer que c’eust esté le plus hardy Coup d’Estat, & le plus subtilement conduit, que l’on ait jamais pratiqué en France ou en autre lieu. Certes pour moy, encore que la Saint Barthelemy soit à cette heure également condamnée par les Protestans & par les Catholiques, & que Monsieur de Thou nous ait rapporté l’opinion que son pere & luy en avoient par ces vers de Stace,
[156]Occidat illa dies ævo, neu postera credant