[151] Si par des meurtres on peut monter au ciel, la porte n’en est ouverte qu’à moy seul.

Neanmoins comme la sagesse des hommes n’est que pure folie devant Dieu, il arriva que ses successeurs se laissant conduire par les Maires du Palais comme des bufles par le nez, le Royaume aprés avoir changé de diverses mains, aboutit finalement à Pepin rejetton de la famille de Clodion, comme il est fort bien expliqué par Pasquier ; & ainsi Clovis augmenta à la verité, & unit le Royaume de France, mais il ne put toutefois le conserver long-temps à sa maison, ny à ceux qui en sont descendus. La France doncques ayant esté reünie de la sorte par Clovis, & un peu aprés baucoup augmentée par Charlemagne, elle se conserva long-temps en un estat assez florissant, jusques à ce que les Anglois sortant de leur nid, ils y apporterent la guerre, & la continuerent si obstinément, qu’en estant presque devenus maistres, il fut necessaire sous Charles VII, d’avoir recours à quelque Coup d’Estat pour les en chasser : ce fut doncques à celuy de Jeanne la Pucelle, lequel est avoüé pour tel par Juste Lipse en ses Politiques, & par quelques autres Historiens étrangers, mais particulierement par deux des nostres, sçavoir du Bellay Langey en son art militaire, & par du Haillan en son Histoire, pour ne citer icy beaucoup d’autres Ecrivains de moindre consideration. Or ce Coup d’Estat ayant si heureusement reüssi que chacun sçait, & la Pucelle n’ayant esté brulée qu’en effigie, nos affaires commencerent un peu aprés à s’empirer, tant par les guerres precedentes, que par celles qui vinrent ensuite, & la France devint comme ces corps cachectiques & mal sains qui ne respirent que par industrie, & ne se soustiennent que par la vertu des remedes : car elle ne s’est depuis ce temps là maintenuë que par le moyen des stratagemes pratiquez par Louïs XI, François I, Charles IX, & par ceux encore qui leur ont succedé, desquels je ne diray rien presentement, puis que toutes nos Histoires en sont pleines, & qu’il y aura lieu cy-aprés de rapporter ceux qui me sembleront les plus remarquables.

La troisiéme raison qui peut legitimer ces Coups d’Estat, est lors qu’il s’agit d’affoiblir ou casser certains droits, privileges, franchises & exemptions dont joüissent quelques sujets au prejudice & diminution de l’autorité du Prince ; comme lors que Charles V, voulant ruiner le droit de l’élection, & asseurer l’Empire à sa famille, se servit pour cet effet des predications de Luther, & luy donna tout loisir d’établir sa doctrine, afin que sa predication prenant pied en Allemagne, la division se glissast parmy les Princes Electeurs, & qu’il eust le moyen de les ruiner plus facilement, lors qu’il les voudroit entreprendre. C’est ce que Monsieur le Duc de Nevers a si bien remarqué dans le Discours qu’il fit imprimer en l’an 1590, sur la condition des affaires de l’Estat, dedié au Pape Sixte cinquiéme, que je ne puis moins faire que de rapporter icy les propres termes dont il s’est servy. Le pretexte de la Religion, dit-il, n’est pas une chose nouvelle, & beaucoup de grands Princes s’en sont servis pour cuider parvenir à leur but. Je veux cotter la guerre que Charles V fit contre les Princes Protestans de la secte de Luther, car il ne l’eust jamais entrepris, s’il n’eust eu intention de rendre hereditaire à la Maison d’Austriche la Couronne Imperiale ; partant il s’attaqua aux Princes Electeurs de l’Empire pour les ruiner & abolir cette élection. Car si le zele de l’honneur de Dieu, & le desir de soustenir la sainte Religion Catholique eust dominé son esprit, il n’eust retardé depuis l’an 1519, qu’il fut éleu Empereur, jusques en l’année 1549, à prendre les armes pour éteindre, comme il luy eust esté lors fort aisé à faire, l’heresie que Luther commença d’allumer dés l’an 1526 en Allemagne, sans attendre qu’elle eust embrasé la plus grande region de l’Europe : mais parce qu’il estimoit que telle nouveauté luy pourroit apporter commodité plus que dommage ; tant à l’endroit du Pape que des Princes de Germanie, à cause de la division que cette heresie engendroit parmy eux, specialement entre les Princes seculiers & les autres, voire aussi parmy les simples laics, il la laissa augmenter jusques à ce qu’elle eust produit l’effet qu’il avoit projetté ; & lors il suscita le Pape Paul troisiéme pour faire la guerre aux Protestans sous pretexte de Religion, mais en intention de les exterminer & rendre l’Empire hereditaire à sa Maison. Cela fut aussi remarqué par François premier en son Apologie de l’an 1537. L’Empereur sous couleur de la Religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre, & se faire le chemin à la Monarchie : C’estoit à la verité une grande ruse conceuë de longue-main, avec beaucoup de jugement & de prudence. Mais Philippe second en pratiqua une autre, de laquelle l’effet fut bien plus prompt & asseuré, quoy qu’en chose de moindre consequence, puis qu’elle n’avoit autre but que d’abolir les privileges octroyez autrefois au Royaume d’Arragon, qui estoient en effet si avantageux, & si courageusement maintenus par ce peuple, que les Roys d’Espagne ne se pouvoient pas vanter de leur commander absolument : voyant doncques qu’il se presentoit une belle occasion de les ruiner, sur ce que Antonio Perez son Secretaire d’Estat & leur compatriote, aprés avoir rompu les prisons de Castille s’estoit retiré en Arragon, pour asseurer sa vie sous la faveur des Privileges octroyez à ce Royaume : il jugea que c’estoit un beau pretexte pour se tirer une telle épine du pied : c’est pourquoy ayant sous main pratiqué les Jesuites afin qu’ils excitassent le peuple à prendre les armes, & à defendre les privileges & libertez du païs, luy de son costé met ensemble une grosse armée, & fait mine de vouloir combattre celle des Arragonois ; sur ces entrefaites les Jesuites commencent à joüer leur jeu, & à chanter la palinodie, remonstrant au peuple que veritablement le Roy avoit la raison de son costé, que ses forces estoient trop puissantes, les leurs trop foibles pour attendre le hazard de quelque rencontre, aprés laquelle il n’y auroit point de pardon ; bref ils font si bien que la peur & l’étonnement se glissent dans le cœur des Arragonois, leur armée se dissipe, chacun s’étonne, s’enfuit, se cache, & cependant l’armée du Roy d’Espagne passe outre, entre dedans Sarragosse, y bastit une Citadelle, demolit les maisons principales, fait mourir les uns, bannit les autres ; & n’oublie rien pour ruiner & dompter entierement cette Province, laquelle est maintenant plus sujette & soumise au Roy d’Espagne qu’aucune autre.

Au contraire lors qu’il faut établir quelque loy notable, quelque reglement ou arrest de consequence, il est bon de se servir des mêmes moyens, & d’avoir recours à ces maximes ; & qu’ainsi ne soit nous en avons tant d’exemples pratiquez par les Romains, & autres peuples estimez des plus sages, qu’il n’est pas même bien-seant d’en douter : Y a-t-il rien de plus cruël que de decimer toute une legion, pour la fuite ou lascheté de quelques soldats particuliers ? & neanmoins cette loy fut établie & soigneusement observée par les Romains, afin de tenir tous les soldats en leur devoir par la terreur de ces supplices. Et les mêmes Romains, voulant empescher les attentats que les esclaves domestiques pouvoient faire sur la vie de leurs Maistres, ils ordonnerent, que lors qu’un tel delit auroit esté commis en quelque maison, tous les esclaves qui s’y rencontreroient seroient égorgez aux funerailles de leur Maistre ; & cette loy fut si religieusement observée, que Pedanius Prefect de la ville ayant esté tué par un de ses esclaves, il y en eut 400 de compte fait qui furent executez, nonobstant les intercessions que fit pour eux tout le peuple de Rome, & nonobstant même l’avis de quelques Senateurs, ausquels Cassius s’opposa ouvertement, & avec tant de raisons, que l’opinion contraire, quoy que jugée totalement inhumaine, fut suivie, comme il est rapporté par Tacite. (l. 4. Annal.) Aussi est-ce le precepte de Ciceron, (1. Officior.) que [152]ita probanda est mansuetudo atque clementia, ut Reipublicæ causa adhibeatur severitas, sine qua administrari civitas non potest. Les Perses avoient anciennement étably cette loy pour asseurer la vie de leur Prince, que quiconque entreprenoit sur elle, n’estoit pas seulement puny en sa personne, mais en celle de tous ses parens, que l’on faisoit mourir du même supplice, comme on le remarque particulierement de Bessus ; & Fernand Pinto dit avoir esté en un Royaume, où il vit pratiquer la même coustume, sur plus de cinquante ou soixante personnes, qui estoient toutes parentes d’un jeune Page, lequel en l’âge de dix ou douze ans avoit bien eu la hardiesse de tuër son Roy. Le grand Tamerlan ayant sceu qu’un soldat de son armée avoit beu une chopine de laict sans l’avoir voulu payer, il le fit éventrer en presence de tous ses compagnons, afin de les tenir par cet exemple si extraordinaire, dans l’obeïssance de ses commandemens. Les crimes de fausse monoye & d’heresie n’estoient pas plus griefs il y a cent ans qu’à cette heure, & neanmoins en ce temps-là, les Faux Monoyeurs estoient bouillis tout vifs dans de l’huile, & les Heretiques brulez, le tout non à autre fin, que pour imprimer la terreur de ces supplices, és esprits de ceux que la simple defense du Prince n’estoit pas suffisante de retenir en leur devoir, [153]& sic multorum saluti potiùs quàm libidini consulendum. (Salust. ad Cæsar.)

[152] Il faut user de douceur & de clemence en la temperant de quelque severité pour le bien public, sans laquelle on ne sçauroit gouverner une ville.

[153] Et ainsy il faut plustost pourvoir au salut de plusieurs, qu’à leur appetit particulier.

Une autre occasion de demeurer roide en l’execution de ces maximes, est lors qu’il est necessaire de ruiner quelque puissance, laquelle pour estre trop grande, nombreuse, ou étenduë en divers lieux, on ne peut pas facilement abatre par les voyes ordinaires,

[154]Cùm illam

Defendat numerus, junctæque umbone phalanges.

[154] Parce qu’elle est defenduë par des troupes nombreuses & par des regimens armés.