La seconde occasion que l’on peut avoir de pratiquer ces coups fourrez, est la conservation, ou rétablissement, & restauration des Estats & Principautez, lors que par quelque malheur ou par la seule longueur du temps, qui mine & consomme toutes choses, ils commencent à pancher vers leur ruine, & à menacer d’une prochaine cheute, si bien-tost l’on n’y donne ordre. Et certes d’autant plus que toutes les choses ayment leur conservation, & sont obligées de maintenir autant qu’il est possible les principes de leur estre, ou au moins de leur bien estre ; je me persuade aussi qu’il est alors permis, voire même necessaire que ce qui a servy à les établir, serve aussi à les maintenir. J’ajouste encore que si l’opinion d’Ovide est veritable,
[149]Non minor est virtus quàm quærere parta tueri :
Casus inest illic, hic erit artis opus,
[149] Il n’y a pas moins de vertu à conserver qu’à aquerir du bien : en celui-cy il y a de la fortune, mais celui-là est une œuvre de l’industrie.
on doit raisonnablement conclure, que ces Coups d’Estat sont plus necessaires pour la conservation & manutention des Monarchies, que pour leur établissement ; au moins seront-ils plus justes, puis que auparavant qu’un Estat soit formé & dressé, il n’y a nulle necessité de l’établir ; tant s’en faut, c’est le plus souvent un coup de hazard, ou l’effet de la puissance & ambition de quelque particulier ; mais au contraire quand il est étably & policé, l’on est en suite obligé de le maintenir. Or puis qu’il ne seroit pas à propos de ressembler à ces vagabonds & Cingaristes,
[150]Quos aliena juvant, propriis habitare molestum.
[150] Qui se plaisant chés autruy, ne sçauroient demeurer dans leur propre maison.
aprés avoir tiré tant de preuves & d’exemples des Histoires étrangeres, il ne sera pas comme je croy hors de propos de feüilleter un peu la nostre, puis qu’elle peut nous en fournir d’aussi remarquables que celles des Grecs & des Romains. Et à la verité quand je considere ce que fit Clovis nostre premier Roy Chrestien, il faut avoüer que je n’ay encore rien veu de semblable en toute l’antiquité. Car la Gaule se trouvant divisée lorsqu’il vint à la Couronne en quatre diverses nations, dont le Visigoth possedoit la Gascogne, le Bourguignon estoit Maistre du Lionnois, les Romains commandoient à Soissons & à toutes ses appartenances, & les François qui pour lors estoient encore presque tous Payens, gouvernoient le demeurant : Il luy prit envie de reünir & rassembler ces quatre pieces separées sous son Empire, comme Esculape fit les membres d’Hippolyte. Et pour ce faire, considerant que la Religion Payenne commençoit insensiblement à vieillir, & à se diminuer, aprés avoir gagné la bataille de Tolbiac sur un Prince Allemand, il prit resolution de se faire Chrestien, & de se concilier par ce moyen la bienveillance non seulement de la Reyne Clothilde sa femme, mais encore de beaucoup de Prelats, & de tout le commun peuple de la France. Surquoy je dois remarquer comme en passant, qu’encore qu’il me seroit plus seant de rapporter les premiers motifs d’un changement si remarquable à quelque sainte inspiration, octroyée au Roy Clovis par les prieres de la bonne Reyne Clothilde, & que je ferois mieux d’interpreter toutes ces choses douteuses en bien ; il faut neanmoins que je me range icy du costé des Politiques, qui seuls ont le privilege de les interpreter en mal, ou au moins d’y remarquer quelque ruse & stratageme, afin de demeurer toujours du costé des plus fins, & d’aiguiser l’esprit de ceux qu’ils instruisent par le recit de ces actions remarquables & judicieuses à la verité, mais qui ne sont fondées le plus souvent que sur de vaines conjectures, & sur des soupçons qui ne donnent & ne peuvent en aucune façon prejudicier à la verité de l’Histoire. Continuant doncques à parler de cette conversion de Clovis suivant les sentiments de Pasquier, & de quelques autres Politiques, nous dirons que l’Escu descendu du Ciel, les miracles du Sacre, & l’Auriflamb, dont Paul Emile ne dit mot, furent de petits Coups d’Estat pour autoriser le changement de Religion, duquel il se vouloit servir comme d’une puissante machine pour ruiner tous les petits Princes qui estoient ses voisins. Et en effet il commença par le Romain, contre lequel la haine commune des nations étrangeres combatoit, puis par le Visigoth & Bourguignon, sous ombre qu’ils estoient Arriens, & ensuite il entreprit les Princes Ragnacaire, Cacarie, Sigebert & son fils, descendans de Clodion, qui occupoient encore quelques petits échantillons de la France ; & il les fit tous frauduleusement assassiner, sans autre pretexte que pour eviter le ressentiment qu’ils pourroient avoir un jour du tort que leur avoit fait Merové son ayeul. Et aprés cela je laisse à juger comme j’ay déja fait cy-dessus, quelle raison a pû avoir Monsieur Savaron de faire un livre afin de prouver & établir la sainteté de Clovis. Pour moy je croy que la meilleure preuve qu’il nous en pouvoit donner, estoit de luy faire dire comme fit un certain Poëte à Scipion,
[151]Si fas cædendo cælestia scandere cuiquam,
Mi soli Cæli maxima porta patet.