Mais celuy d’avoir des Predicateurs & de se servir d’hommes bien-disans est encore beaucoup plus court & plus asseuré, n’y ayant rien de quoy l’on ne puisse facilement venir à bout par ce stratageme. La force de l’eloquence & d’un parler fardé & industrieux, coule avec tel plaisir dans les oreilles, qu’il faut estre sourd, ou plus fin que Ulysses, pour n’en estre pas charmé ; Aussi est-il vray, que tout ce que les Poëtes ont écrit des douze labeurs d’Hercules, trouve sa mythologie dans les differents effets de l’eloquence, par le moyen de laquelle ce grand homme venoit à bout de toutes sortes de difficultez ; c’est pourquoy les anciens Gaulois eurent bonne raison de le representer avec beaucoup de petites chaisnes d’or qui sortoient de sa bouche, & s’alloient attacher aux oreilles d’une grande multitude de personnes qu’il trainoit ainsi enchainée aprés soy. Ce fut encore par ce moyen que

[218]Sylvestres homines sacer interpresque deorum,

Cædibus & victu fœdo deterruit Orpheus,

Dictus ob hoc lenire Tygres, rabidosque Leones.

(Horat. de Art. poët.)

[218] Le divin Orphée interprete des Dieux a retiré du meurtre & de la barbarie les hommes sauvages ; ce qui luy a donné le bruit d’avoir trouvé l’invention d’adoucir les Tygres & les Lyons furieux.

Et par la même raison Philippe Roy de Macedoine, l’un des grands Politiques qui ait jamais esté, & qui sçavoit fort bien que [219]omnia summa ratione gesta etiam fortuna sequitur, (T. Liv.) ne se soucioit point de combattre ouvertement & à main forte contre les Atheniens, veu qu’il luy estoit plus facile de les surmonter par l’eloquence de Demosthenes, & par les resolutions prejudiciables qu’il faisoit passer au Senat. Pericles s’aidoit pareillement du beau parler d’Ephialte, pour rendre le même Estat des Atheniens du tout populaire ; & c’est pour cette raison que l’on disoit anciennement, que les Orateurs avoient le même pouvoir sur la populace que les vents ont sur la mer. Aprés quoy s’il faut aussi parler de nostre France, ne sçait-on pas que cette fameuse Croisade entreprise avec tant de zele par Godefroy de Boüillon, fut persuadée & concluë par les harangues & predications d’un simple homme surnommé Pierre l’Hermite, comme la seconde par celles de Saint Bernard ; Quoy plus y eut-il jamais un meurtre plus meschant, & plus abominable que celuy de Louys Duc d’Orleans fait l’an 1407, par le Duc de Bourgogne ? Neanmoins il se trouva Maistre Jean Petit Theologien & grand Predicateur, qui le sceut si bien pallier, couvrir & déguiser par les sermons qu’il fit à Paris dans le parvis de Nostre-Dame, que tous ceux qui vouloient par aprés soustenir le party de la Maison d’Orleans estoient tenus par le peuple pour mutins & rebelles ; ce qui les contraignit d’user du même artifice que leur ennemy, & de se mettre sous la protection de ce grand homme de bien Jean Gerson, qui entreprit leur defense, & fit declarer au Concile de Constance la proposition tenuë par Petit, pour heretique & erronée. Mais comme ce Jean Petit avoit esté cause d’un grand mal sous Charles VI, il y eut un frere Richard Cordelier sous Charles VII, qui fut aussi cause d’un grand bien ; car en dix predications de six heures chacune qu’il fit dans Paris, il fit jetter dans des feux allumez tout exprés aux carrefours, tout ce qu’il y avoit de tables, tabliers, cartes, billes, billards, dez, & autres jeux de sort ou de chance, qui portent & violentent les hommes à jurer & blasphemer : mais ce bon homme ne fut pas si-tost sorti de Paris qu’on commença à le mépriser & à le gausser ouvertement, & le peuple retourna avec plus d’application qu’auparavant, à ses divertissemens ordinaires : ne plus ne moins que les metamorphoses étranges, & les conversions, s’il faut ainsi dire, miraculeuses que faisoit, il n’y a pas vingt ans, le Pere Capucin Giacinto da Casale par toutes les villes d’Italie où il preschoit, ne duroient qu’autant de temps que ledit Pere y demeuroit pour y exercer les fonctions de cette charge. Que si nous descendons au regne de François Premier, nous y verrons cette grande & furieuse bataille de Marignan, donnée avec tant d’obstination & d’animosité par les Suisses, qu’ils combattirent deux jours entiers, & se firent presque tous étendre sur la place, sans neanmoins en avoir eu d’autre sujet plus pressant que la Harangue que leur fit le Cardinal de Sion nommé dans Paul Jove (in elog.) [220]Sedunensis Antistes ; car aprés l’avoir entendu haranguer, ils se resolurent de combattre, livrerent la bataille, & contesterent la victoire jusques à la derniere goutte de leur sang. Nous y verrons aussi comme Monluc Evêque de Valance, fut envoyé vers les Venitiens pour legitimer par ses belles paroles, le secours que son Maistre faisoit venir de Turquie pour se defendre contre l’Empereur Charles V, & lors que la S. Barthelemy fut faite, le même Monluc & Pibrac, travaillerent si bien de la plume & de la langue, que cette grande execution ne put détourner, comme nous l’avons déja remarqué, les Polonois, quoy que instruits particulierement de tout ce qui s’y estoit passé par les Calvinistes, de choisir Henry III pour leur Roy, au prejudice de tant d’autres Princes qui n’avoient rien épargné pour venir à bout de leurs pretentions. Ne fut-ce pas aussi une chose remarquable, que le premier siege de la Rochelle, fut mieux soustenu par les continuelles predications de quarante Ministres qui s’y estoient refugiez, que par tous les Capitaines & Soldats dont elle estoit assez bien fournie ? Et du temps que les Parisiens mangeoient les Chiens & les Rats pour n’obeïr pas à un Roy heretique, n’estoit-ce pas Boucher, Rose, Wincestre, & beaucoup d’autres Curez qui les entretenoient en cette resolution ? Certes il est tres-constant que si le Ministre Chamier n’eust esté emporté d’un coup de canon sur les bastions de Montauban, cette ville n’auroit peut-estre pas donné moins de peine à prendre que la Rochelle. Et lors que Campanelle eut dessein de se faire Roy de la haute Calabre, il choisit tres à propos pour compagnon de son entreprise, un frere Denys Pontius, qui s’estoit acquis la reputation du plus eloquent, & du plus persuasif homme qui fust de son temps. Aussi voyons nous dans l’ancien Testament que Dieu voulant delivrer son peuple par le moyen de Moyse, qui n’estoit bon qu’à commander, à cause qu’il estoit begue & homme de fort peu de paroles, il luy enjoignit de se servir de l’eloquence de son frere Aaron. [221]Aaron frater tuus levites, scio quod eloquens sit, loquere ad eum, & pone verba mea in ore ejus, (Exodi cap. 4.) & un peu aprés il repete encore, [222]ecce constitui te Deum Pharaonis, & Aaron frater tuus erit Propheta tuus, tu loqueris ei omnia quæ mandabo tibi, & ille loquetur ad Pharaonem. (cap. 7.) C’est ce que les Payens vrais Singes de nos Mysteres, ont depuis voulu representer par leur Pallas Deesse des sciences & de l’eloquence, laquelle neanmoins estoit armée de la lance, bouclier, & bourguignote, pour monstrer que les armes ne sçauroient beaucoup avancer sans l’eloquence, ny l’eloquence sans les armes. Or d’autant que cette liaison & assemblage de deux si differentes qualitez, ne se peut que fort rarement trouver en une même personne, comme a fort bien monstré Virgile par l’exemple de Drances,

[223]Cui lingua melior, sed frigida bello

Dextra.

[219] La fortune accompagne tout ce qu’on fait avec un grand raisonnement.