La seconde invention de laquelle ont usé les Politiques pour se prevaloir de la religion parmy les peuples, a esté de feindre des miracles, controuver des songes, inventer des visions, & produire des monstres & des prodiges :
[216]Quæ vitæ rationem vertere possent,
Fortunasque omnes magno turbare timore.
[216] Qui pussent changer la façon de vivre, & troubler toutes les fortunes par une grande crainte.
Ainsy voyons nous qu’Alexandre ayant esté avisé par quelque Medecin d’un remede souverain contre les flesches empoisonnées de ses ennemis, il fit croire que Jupiter le luy avoit revelé en songe : & Vespasian attitroit des personnes qui feignoient d’estre aveugles & boiteuses, afin qu’il les guerist en les touchant ; c’est aussi pour cette raison que Clovis accompagna sa conversion de tant de miracles ; que Charles Sept augmenta le credit de Jeanne la Pucelle, & l’Empereur d’apresent celuy du Pere à Jesus Maria ; sous esperance peut-estre de gagner encore quelque bataille non moindre que celle de Prague.
La troisiéme a pour fondement les faux bruits, revelations, & propheties, que l’on fait courir à dessein pour épouvanter le peuple, l’étonner, l’ébranler, ou bien pour le confirmer, enhardir & encourager, suivant que les occasions de faire l’un ou l’autre se presentent. Et à ce propos Postel remarque, que Mahomet entretenoit un fameux Astrologue, qui ne faisoit autre chose que prescher une grande revolution, & un grand changement qui se devoit faire, tant en la religion, qu’en l’Empire, avec une longue suite de toutes sortes de prosperitez, afin de frayer par cette invention le chemin au même Mahomet, & preparer les peuples à recevoir plus volontiers la religion qu’il vouloit introduire, & par même moyen intimider ceux qui ne la voudroient pas approuver, par le soupçon qu’ils pouvoient avoir de combattre contre l’ordre des destinées, en s’opposant à ce nouveau favory du Ciel, celuy-là estant toujours le plus avantagé,
[217]Cui militat æther
Et conjurati veniunt ad classica venti.
[217] Pour qui le ciel combat, & les vents d’un commun accord vienent au son de ses trompettes.
Ce fut par le moyen de ces folles creances que Ferdinand Cortez occupa le Royaume de Mexique, où il fut receu comme s’il eust esté le Topilchin, que tous les devins avoient predit devoir bien-tost arriver. Et François Pizarre dans celuy du Perou, où il entra avec le general applaudissement de tous les peuples, qui le prenoient pour celuy que le Viracoca devoit envoyer pour delivrer leur Roy de la captivité. Charlemagne même penetra bien avant dans l’Espagne au moyen d’une vieille idole, qui comme les devins avoient preveu laissa tomber une grosse clef qu’elle tenoit en la main ; & les Alarbes ou Sarasins venant sous la conduite du Comte Julian, à inonder le même Royaume d’Espagne, on ne tint presque conte de les repousser, parce qu’on avoit veu quelque temps auparavant leurs faces depeintes sur une toile qui fut trouvée dans un vieil Chasteau proche la ville de Tolede, où l’on croyoit qu’elle avoit esté enfermée par quelque grand Prophete. Et j’ose bien dire avec beaucoup d’Historiens, que sans ces belles predictions, Mahomet II n’auroit pas si facilement pris la ville de Constantinople. Mais veut-on un exemple plus remarquable, que celuy qui arriva en l’an M DC XIII, au sujet d’Ascosta Cité principale de l’Isle de Magna, laquelle estant revoltée contre le Sophi, elle fut prise sans beaucoup de difficulté par son Lieutenant Arcomat, & ce en vertu d’une certaine prophetie receuë par tradition entre les citoyens, qui disoit que si cette ville ne se rendoit à Arcomat, elle seroit Arcomatée, c’est à dire que si elle ne se rendoit à Dissipe elle seroit dissipée, encore que si elle eust voulu se defendre, elle n’eust peut-estre pas esté prise, veu qu’au rapport de Garcias ab Horto Medecin Portugais, qui y avoit esté trente ou quarante ans auparavant, elle contenoit cinq lieuës de tour, cinquante mille feux, & rendoit au Sophi quinze millions six cens mille escus chaque année de revenu asseuré. C’est doncques un grand chemin ouvert aux Politiques pour tromper & seduire la sotte populace, que de se servir de ces predictions pour luy faire craindre ou esperer, recevoir ou refuser tout ce que bon luy semblera.