Mais comme il n’y a jamais eu que deux moyens capables de maintenir les hommes en leur devoir, sçavoir la rigueur des supplices établis par les anciens legislateurs pour reprimer les crimes, dont les juges pouvoient avoir connoissance ; & la crainte des Dieux & de leur foudre, pour empescher ceux dont par faute de témoins ils ne pouvoient estre suffisamment informez, conformément à ce que dit le Poëte Palingenius : (in Libra.)

[212]Semiferum vulgus frænandum est relligione

Pœnarumque metu, nam fallax atque malignum

Illius ingenium est semper, nec sponte movetur

Ad rectum.

[212] C’est par la religion & par la crainte des supplices, qu’il faut brider la populace à demy sauvage, car son esprit est toujours trompeur & malin, & de soi-même ne se porte point à ce qui est droit.

Aussi les mêmes Legislateurs ont bien reconnu, qu’il n’y avoit rien qui dominast avec plus de violence les esprits des peuples que ce dernier, lequel venant à se trouver en butte de quelque action, il porte soudain toute la poursuite que l’on en peut faire à l’extremité ; la prudence se change en passion, la colere, s’il y en a tant soit peu, se tourne en rage, toute la conduite s’en va en confusion, les biens mêmes & la vie ne se mettent pas en consideration, s’il les faut perdre pour defendre la divinité de quelque dent de singe, d’un bœuf, d’un chat, d’un oignon, ou de quelque autre idole encore plus ridicule, [213]nulla siquidem res efficacius multitudinem movet quàm superstitio. (Q. Curt. l. 4.) Et en effet ç’a toujours esté le premier masque que l’on a donné à toutes les ruses & tromperies pratiques aux trois differences de vie, ausquelles nous avons déja dit, que l’on pouvoit rapporter les Coups d’Estat. Car pour ce qui est de la Monastique, nous avons l’exemple dans S. Hierôme (epist. 13. lib. 2.) de ces vieux moines de la Thebaïde, qui [214]dæmonum contra se pugnantium portenta fingunt, ut apud imperitos & vulgi homines miracula sui faciant & lucra sectentur. A quoy nous pouvons rapporter la tromperie que firent les prestres du Dieu Canopus, pour le rendre superieur au feu qui estoit le Dieu des Perses ; l’invention du Chevalier Romain Monde, pour jouïr de la belle Pauline sous le nom d’Esculape, les visions supposées des Jacobins de Berne, & les fausses apparitions des Cordeliers d’Orleans, qui sont toutes trop communes & triviales pour en faire icy un plus long recit. Que si l’on doute qu’il ne se commette un pareil abus dans l’œconomie, il ne faut que lire ce que Rabby Moses écrit des Prestres de l’Idole Thamuz ou Adonis, qui pour augmenter leurs offrandes, le faisoient bien souvent pleurer sur les iniquitez du peuple, mais avec des larmes de plomb fondu, au moyen d’un feu qu’ils allumoient derriere son image ; & certes il n’y aura plus d’occasion d’en douter, aprés avoir leu dans le dernier Chapitre de Daniel, comme en couvrant de cendres le pavé de la Chapelle de l’Idole Bel, il découvrit que les Prestres avec leurs femmes & enfans venoient enlever de nuict par des conduits sousterrains, tout ce que le pauvre peuple abusé croyoit estre mangé par ce Dieu qu’ils adoroient sous la figure d’un dragon. Finalement pour ce qui est de la Politique, il faut un peu s’y étendre davantage, puis que c’est nostre principal dessein, & montrer en quelle façon les Princes ou leurs Ministres, [215]quibus quæstui sunt capti superstitione animi, (Livius l. 4.) ont bien sceu ménager la Religion, & s’en servir comme du plus facile & plus asseuré moyen, qu’ils eussent pour venir à bout de leurs entreprises plus relevées. Je trouve doncques qu’ils en ont usé en cinq façons principales, sous lesquelles par aprés on en peut rapporter beaucoup d’autres petites. La premiere & la plus commune & ordinaire est celle de tous les Legislateurs & Politiques, qui ont persuadé à leurs peuples, d’avoir la communication des dieux, pour venir plus facilement à bout de ce qu’ils avoient la volonté d’executer : comme nous voyons qu’outre ces anciens que nous avons rapportez cy-dessus, Scipion voulut faire croire qu’il n’entreprenoit rien sans le Conseil de Jupiter Capitolin, Sylla que toutes ses actions estoient favorisées par Apollon de Delphe, duquel il portoit toujours une petite image ; & Sertorius que sa biche luy apportoit les nouvelles de tout ce qui estoit conclu dans le concile des Dieux. Mais pour venir aux Histoires qui nous sont plus voisines, il est certain que par de semblables moyens Jacques Bussularius domina quelque temps à Pavie, Jean de Vicence à Boulogne, & Hierôme Savanarole à Florence, duquel nous avons cette remarque dans Machiavel : (sur T. Liv.) Le peuple de Florence n’est pas beste, auquel neanmoins F. Hierôme Savanarole a bien fait croire qu’il parloit à Dieu. Il n’y a pas plus de soixante ans que Guillaume Postel en voulut faire de même en France, & depuis peu encore Campanelle en la haute Calabre : mais ils n’en purent venir à bout, non plus que les precedens, pour n’avoir pas eu la force en main ; car comme dit Machiavel, cette condition est necessaire à tous ceux qui veulent établir quelque nouvelle Religion. Et en effet ce fut par son moyen que le Sophi Ismaël, ayant par l’avis de Treschel Cuselbas introduit une nouvelle secte en la religion de Mahomet, il usurpa en suite l’Empire de Perse, & il arriva presque en même temps, que l’Hermite Schacoculis, aprés avoir bien joüé son personnage l’espace de sept ans dans un desert, leva enfin le masque, & s’estant declaré autheur d’une nouvelle secte, il s’empara de plusieurs villes, defit le Bascha d’Anatolie, avec Corcut fils de Bajazet, & eut bien passé plus outre, s’il n’eust irrité par le sac d’une caravane le Sophi de Perse, qui le fit tailler en pieces par ses soldats. Lipse met encore avec ceux-cy un certain Calender, qui par une devotion simulée ébranla toute la Natolie, & tint les Turcs en cervelle, jusques à ce qu’il fust défait en une bataille rangée ; & un Ismaël Africain qui prit cette voye pour ravir le sceptre à son maistre le Roy de Maroc.

[213] Il n’y a rien qui fasse agir plus efficacement la populace, que la superstition.

[214] Feignent des monstres & Demons qui se batent contre eux, pour persuader leurs miracles aux idiots & au menu peuple, & pour aquerir du bien.

[215] Qui font leur profit des esprits adonnés à la bigoterie.