[236] Par l’immense ambition qu’il avoit de commander à tous.
[237] Mais il se couvrit du pretexte de la religion, & des ordres du Pape.
[238] Par un avertissement divin, par la volonté divine, par l’assistance divine, & comme par une grande grace de Dieu.
[239] On ne doit point découvrir ny reveler de telles choses au menu peuple, veu que parmy les hommes il y en a tant de méchants & de scelerats.
Toutes ces maximes neanmoins demeureroient sans lustre, & sans éclat, si elles n’estoient rehaussées, & comme animées d’une autre, qui nous enseigne de les prendre par le bon biais, & de bien choisir l’heure & le temps favorable pour les mettre en execution,
[240]Data tempore prosunt,
Et data non apto tempore multa nocent.
[240] Les choses qu’on applique opportunément, profitent & reüssissent bien ; mais il y en a beaucoup qui sont fort nuisibles, quand elles ne sont pas appliquées en un temps propre.
Et encore n’est-ce pas assez d’avoir acquis cette prudence ordinaire & commune à beaucoup de Politiques, si nous ne passons à une autre encore plus rafinée, & qui est seulement propre aux plus rusez & experimentez Ministres, pour se prevaloir des occasions fortuites, & tirer profit & avantage de ce qui auroit esté negligé de quelque autre, ou qui peut-estre luy auroit porté prejudice. Telle fut l’occasion de cette grande eclipse qui arriva sous l’Empereur Tibere, lors que toutes les legions de Hongrie estoient si fierement revoltées, qu’il n’y avoit quasi aucune apparence de les pouvoir appaiser ; car un autre moins avisé que Drusus eust negligé cette occasion, & n’eust jamais pensé d’en pouvoir tirer quelque avantage ; mais luy voyant que les mutins avoient conceu une grande frayeur de cette obscurité, parce qu’ils n’en sçavoient pas la cause, il prit l’occasion aux cheveux, & les intimida de telle sorte, qu’il vint à bout par cet accident de ce à quoy tous les autres Chefs, & luy-même auparavant desesperoient de pouvoir donner ordre. Tel fut aussi le stratageme duquel le Roy Tullus couvrit ingenieusement la retraitte de Metius Suffetius, voire même en tira un avantage nompareil, faisant courir le bruit & passer parole d’escadron en escadron, qu’il l’avoit envoyé pour surprendre ses ennemis, & leur oster tout moyen de retraite : En suite de quoy je m’étonne bien fort, comme T. Live & Corneille Tacite, qui rapportent ces deux Histoires, se sont contentez d’en tirer des conclusions particulieres, & que le premier ait seulement dit, [241]Stratagema est, quæ in certamine à transfugis nostris perfide fiunt, ea dicere fieri nostro jussu ; & l’autre, [242]In commoto populo sedando, convertenda in sapientiam & occasionem mitigationis, quæ casus obtulit, & quæ populos ille pavet aut observat etiam superstitiosè, veu qu’il falloit tout d’un coup en tirer cette regle generale, [243]quæ casus obtulit in sapientiam vertenda, puis que non seulement aux trahisons, & aux mutineries, mais en toutes autres sortes d’affaires & de rencontres, [244]mos est hominibus, comme dit Cassiodore, occasiones repentinas ad artes ducere. Ainsi lisons nous que Christophle Colomb, aprés avoir supputé le temps auquel une grande eclipse devoit arriver, il menaça certains habitans du nouveau Monde, de convertir la Lune en sang, & de la leur oster entierement, s’ils ne luy fournissoient les rafraischissemens dont il avoit besoin, & qui luy furent incontinent envoyez, dés aussi-tost que l’eclipse commença de paroistre. J’ay remarqué cy-dessus que Ferdinand Cortez fit croire aux habitans de Mexique, qu’il estoit le Dieu Tophilchin, pour entrer plus facilement dans leur Royaume ; & que François Pizarre se servant du même stratageme en la conqueste du Perou, se faisoit nommer le Viracoca. Ce fut encore par ce moyen que Mahomet changea son epilepsie en extase, & que Charles V se servit de l’heresie de Luther, pour diviser & affoiblir les Princes d’Allemagne, qui pouvoient en demeurant unis controller l’autorité qu’il vouloit avoir dans l’Empire, & empescher le projet qu’il avoit dressé d’une Monarchie universelle. Disons encore que le même Empereur, n’ayant plus l’esprit & le jugement assez fort pour gouverner un Estat si grand qu’estoit le sien, & voyant d’ailleurs que la fortune naissante de Henry II, mettoit des bornes à la sienne, se mocquoit de son [245]plus ultra, & faisoit dire aux Pasquinades,
[246]Siste pedem Metis, hæc tibi meta datur.