Un rameau du laurier qui ombrage le tombeau de Virgile près de Naples, m'étant dernièrement parvenu, j'ai cru devoir faire quelques recherches sur l'histoire de ce tombeau dont on parle beaucoup, mais qu'en réalité l'on connaît peu, parce qu'aucun écrivain, du moins que je sache, ne s'en est occupé spécialement. Comme ce sujet rappelle le souvenir de l'un des plus beaux génies de l'antiquité, il m'a semblé que le résultat de ces recherches ne serait peut-être pas indigne de fixer un instant votre attention; je me hasarde donc, Messieurs, à vous faire part de ce faible travail, et à prier l'Académie d'en agréer l'hommage.
Dans cet opuscule, j'exposerai en premier lieu les opinions des savants sur l'origine du tombeau de Virgile; je parlerai ensuite de certains pélerinages dont il a été l'objet, et du laurier merveilleux qui le couvre; enfin je terminerai par le récit de quelques honneurs particuliers rendus à la mémoire du divin poète.
Voyons d'abord si le vieux monument dont il existe encore une partie en ruine sur le revers du mont Pausilipe, à l'entrée du chemin souterrain qui conduit de Naples à Pouzzol[1], est réellement le tombeau de Virgile. Quoique la tradition lui ait constamment donné ce nom, la chose n'en est pas moins douteuse et la question assez difficile à résoudre, car si rien ne prouve que ce soit véritablement le tombeau du poète, il faut convenir aussi que rien ne prouve le contraire. On pourrait peut-être pencher pour l'affirmative, d'après les détails rapportés dans une Vie de Virgile qui date du IVe siècle[2], et où il est dit que ce grand homme, revenant d'Athènes, mourut à Brindes, sous le consulat de C. Sentius et de Q. Lucretius, le 10 des calendes d'octobre, c'est-à-dire le 22 septemb. de l'an 19 av. J.C.[3]. L'auteur nous apprend ensuite que peu de jours avant sa mort, Virgile avait exigé par l'une des clauses de son testament[4] que son corps fut transporté de Brindes à Naples; ce qui fut exécuté non seulement en vertu de cette clause, mais par un ordre exprès d'Auguste; enfin le biographe ajoute que les cendres du poète furent déposées sur le chemin de Pouzzol, près de la seconde pierre militaire, sepulta fuêre ossa in vid puteolanâ intrà lapidem secundum. Or cet emplacement désigné par intra lapidem secundum, annonce une distance qui s'accorde assez bien avec celle qui sépare Naples du vieux monument dont les restes subsistent encore. Voilà une première induction en faveur de l'opinion qui place là le mausolée de Virgile. Mais bien plus, ce monument dont l'intérieur annonce un véritable tombeau, est, ainsi qu'on le voit par ses débris, revêtu en mattoni, ou briques en losanges, sorte de construction romaine qui, au dire de tous les antiquaires, était en usage du temps d'Auguste. Ajoutons que Silius Italicus, poète du premier siècle de l'ère vulgaire, avait fût acquisition du lieu où reposaient les cendres de Virgile sur le chemin de Pouzzol, qu'il fit des réparations à ce mausolée et qu'il s'y rendait comme à un temple. Rien ne répugnerait donc à penser que le vieux monument qui nous occupe, remontant à des temps peu éloignés de la mort du poète, pourrait bien être réellement son tombeau. Cependant quelques savants modernes, et entre autres Cluvier, dans son Italia antiqua, lib. IV, c. 3, p. 1153, prétendent que les restes de Virgile n'ont point été déposés au mont Pausilipe, et qu'il faut chercher leur emplacement à l'orient de Naples dans le voisinage du Vésuve; ils s'étaient de ce passage de Stace:
… Maronei sedens in margine templi,
Sumo animum ac magni tumulis accanto magistri…
… Fractas ubi Vesbius egerit undas.
Le pied du Vésuve aurait donc été dépositaire des cendres de notre poète. Cette opinion a été partagée par Addison et par plusieurs autres écrivains. Il est encore un autre objet qui pourrait faire douter que le monument actuel fût le tombeau de Virgile; c'est l'aspect de son intérieur. L'abbé Romanelli, antiquaire napolitain, mort en 1819, nous en a donné la description: Le tombeau, dit-il, est maintenant détérioré, mais l'intérieur est conservé; il consiste en une chambre carrée, surmontée d'une voûte en maçonnerie grecque; chaque coté de cette chambre est d'environ 18 palmes[5] de large, et elle porte près de 15 palmes dans sa plus grande hauteur. Sur les côtés, on remarque onze niches propres à recevoir des urnes sépulcrales. Autrefois on en voyait une en marbre, qui, placée au milieu sur une base soutenue par neuf petites colonnes également en marbre, renfermait, dit-on, les cendres du poète. D'après cette description de l'abbé Romanelli, ces onze niches annonceraient un lieu de sépulture, non pas pour un seul homme, mais pour une famille entière; c'est ce que les Romains appelaient columbarium; or Virgile était des environs de Mantoue, et son tombeau élevé près de Naples n'avait besoin que d'une niche ou d'un autel pour recevoir son urne; donc le monument avec ses onze niches ne peut être le tombeau du poète. Ce raisonnement n'est pas rigoureusement conséquent, car Virgile a pu avoir des amis, des affranchis, des esclaves dévoués qui, en faisant construire son tombeau, auraient pris des précautions pour qu'un jour leurs cendres y fussent déposées autour de celles du grand homme qu'ils avaient tendrement chéri.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que monument du Pausilipe a été, depuis les temps les, plus anciens, et est encore aujourd'hui en possession de l'honneur d'avoir renfermé les cendres de Virgile; aucun autre lieu spécialement désigné dans les environs de Naples ne le lui a disputé. Pétrarque, qui est mort en 1374, dit qu'à la fin du sentier obscur, c'est-à-dire du chemin souterrain qui conduit de Pouzzol à Naples, dès que l'on commence à voir clair, on aperçoit sur une éminence le tombeau de Virgile, qui est d'un travail fort ancien. On ne faisait donc aucun doute dans le XIVe siècle et longtemps auparavant, que les cendres de Virgile ne reposassent dans cet endroit.
Il est fâcheux que l'urne qui contenait les cendres du poète ait disparu, ainsi que sa base. On y voyait écrit à l'entour le fameux distique:
Mantua me genuit, Calabri rapuêre, tenet nunc
Parthenope: cecini pascua, rora, duces.
Selon l'auteur du IVe siècle, déjà cité, c'est Virgile lui-même qui, sur le point de mourir, a composé cette épitaphe: extremâ valetudine hoc sibi epitaphium fecit, et peu après le biographe ajoute que ce distique fut inscrit sur le tombeau du poète: suoque sepulcro id distichon quod fecerat, inscriptum est[6]. Si cette inscription subsistait encore, on pourrait en comparer les caractères avec ceux qui sont employés dans d'autres inscriptions du temps d'Auguste; mais elle a disparu. Le dernier savant italien qui prétend l'avoir vue, est Pietro de Stephano, qui l'affirme dans sa Descrizione de' laoghi più sacri della cità di Napoli; 1560, in-4°. Il en est de même d'Alphonse de Heredia, évêque d'Ariano, mentionné par le Cappacio, dans son Historia puteolana; il assure également l'avoir encore vue. Dès-lors l'intérieur du monument a été dépouillé de l'urne, de la base qui la soutenait et des neuf petites colonnes. Cette disparition date donc du XVIe siècle.
Quelques-uns pensent que les Napolitains, craignant que les ossements du poète ne leur fussent dérobés, les ont fait mettre sous terre dans le Château neuf; Jean Villani, chroniqueur napolitain, n'est point de cet avis; il croit que l'urne a été portée à Mantoue; Alphonse de Heredia, que nous avons déjà cité, dit que c'est à Gènes; d'autres prétendent que les Lombards l'ont enlevée. Mais ces diverses assertions sont dénuées de preuves. Il résulte de cette disparition que le tombeau n'offre plus le même intérêt qu'autrefois, ni la même magnificence; l'intérieur a été totalement négligé, et l'extérieur tombe en ruine. Montfaucon, qui écrivait au commencement du XVIIIe siècle, dit: «On trouve encore aujourd'hui du coté de la montagne, vis-à-vis l'entrée du mausolée, un marbre à demi déterré sur lequel sont gravés ces deux vers: