Qui cineres? tumuli haec vestigia? conditur olim
Ille hoc qui cecinit pascua, rura, duces.»
Un écrivain plus moderne assure que cette inscription portant la date de 1504, a succédé à l'ancienne Mantua me genuit, etc., qui a été enlevée, dit-on, par un anglais; et cet enlèvement suggère à l'auteur cette judicieuse réflexion: «Je ne sais pas de quel prix peut être une telle antiquité lorsqu'elle est déplacée, et si le plaisir de la possession peut se faire pardonner la criminelle dégradation d'un monument sur lequel elle donnait sinon des certitudes, au moins de précieuses probabilités.»
Mais il est temps d'arriver à l'histoire des lauriers qui ont constamment ombragé le tombeau de Virgile, et que, par cette raison, l'on a regardés comme merveilleux; aussi les poëtes napolitains les ont-ils célébrés à l'envi, mais leurs chants nous instruiraient peu sous le rapport historique; recourons plutôt aux écrivains et aux voyageurs, qui dans leurs relations n'ont pas négligé cet embellissement naturel du monument qui nous occupe. Quoique leurs récits ne soient pas unanimes sur l'histoire de ces lauriers, il est bon de les connaître.
Montfaucon dit, dans ses Antiquités , tom. V, p. 131, que l'on regarde comme une merveille ces lauriers nés sur la coupole du mausolée de Virgile, et qui semblent couronner l'édifice. Quoiqu'on en ait coupé à la racine deux qui étaient les plus grands, ajoute-t-il, ils renaissent et poussent des branches de tous côtés. L'édifice est couvert de toutes parts de myrtes et de lierre, il semble que la nature ait voulu elle-même célébrer la mémoire du grand poète. L'auteur ne dit rien de l'origine de ces lauriers, ils seraient donc aussi anciens que le tombeau.
Misson, dans son Nouveau voyage d'Italie, tom. II, p. 87, s'exprime ainsi: Quoique le mausolée soit bâti de gros quartiers de pierre, il ne laisse pas d'être presque tout couvert de broussailles et d'arbrisseaux qui y ont pris racine. On remarque entre autres un laurier qui est sur la cime, et, d'après l'opinion commune, on a beau le couper et l'arracher, il revient toujours. Mais on n'a encore rien décidé sur la vertu occulte qui cause cet effet surprenant, Virgile passant chez le peuple de Naples tantôt pour un magicien, tantôt pour un saint. Comme sorcier, disent les bonnes gens du pays, c'est lui qui, par art magique, a percé le mont Pausilipe; et il a fait bien d'autres prodiges. Comme saint, dit le jardinier, propriétaire du lieu où est le mausolée, il allait tous les jours entendre la messe à une petite chapelle dont on voit encore les débris dans le voisinage: L'anachronisme est un peu fort de la part de ce brave jardinier. Mais passons cette petite facétie au protestant Misson.
Selon le président de Brosses, savant dijonnais, qui a visité l'Italie en 1739, «le tombeau de Virgile est tout solitaire dans un coin, au milieu d'une broussaille de lauriers dont le Pausilipe est farci, ce qui diminue un peu le prodige dont la nature avait honoré le prince des poètes en faisant croître un laurier sur son tombeau. J'y trouvai, continue plaisamment l'auteur, une vieille sorcière qui ramassait du bois dans son tablier, et qui paraissait avoir 80 siècles; il n'y a pas de doute que ce ne soit l'ombre de la sibylle de Cumes qui revient autour du tombeau; cependant je ne jugeai pas à propos de lui montrer ramum qui veste latebat.» Il paraît que le président a rapporté la petite relique dont tous les voyageurs sont jaloux de se munir en quittant le tombeau.
Grosley de Troyes, dans ses Observations sur l'Italie, a donné plus de détails sur les lauriers en question; il nous apprend que «la surface extérieure de la coupole qui termine le mausolée de Virgile, offre un prodige célèbre dans le pays; c'est un laurier dont elle est exactement couronnée. Cet arbuste n'a de nourriture que celle que ses racines cherchent dans les jointures des pierres. Tous les voyageurs en détachent, ou plutôt en arrachent des branches au moyen d'une corde à l'extrémité de laquelle on attache une pierre. Le flanc de la montagne où ce tombeau est situé, loin d'avoir des arbustes de cette espèce, n'est couvert que d'ifs et de sapins. Cependant le laurier de Virgile, toujours vigoureux, toujours renaissant, se perpétue et répare ses pertes journalières. Il n'avait dans le XVIe siècle qu'une tige unique qui occupait le milieu de la coupole, où elle avait sans doute été plantée par quelque napolitain admirateur de Virgile. Vers le commencement du XVIIe siècle, un sapin de la partie collatérale de la montagne, renversé par le vent, donna de sa cime sur cette tige qu'il étouffa. La nature semble avoir voulu réparer cet accident en marcottant elle-même les racines comprimées qui se sont étendues sur toute la surface de la coupole.»
L'un des collaborateurs du Voyage pittoresque de Naples et Sicile , tom. I, p. 83, ne s'étend pas beaucoup sur l'arbrisseau, objet de nos recherches. «Nous montâmes, dit-il, sur la voûte du tombeau, nous y cherchâmes le laurier fameux et ne le trouvions pas; je commençai à croire qu'il en était de ce laurier comme de beaucoup de célébrités qui croissent, se perpétuent et se racontent sur parole; cependant à force de fouiller la terre, en écartant les ronces et les feuilles d'acanthe, nous trouvâmes le tronc du véritable laurier qui n'était pas encore mort, car il en sortait un tendre rejeton que je ménageai, tout en coupant un morceau du vieux bois. Si j'étais poète, je dirais pourquoi j'ai eu du plaisir à recueillir cette relique, mais je sentis que je la prenais avec une sorte de dévotion.»
Lalande, dans son Voyage en Italie, tom. VII, p. 302, s'étend encore moins que l'auteur précédent sur le fameux arbuste. Il dit qu'au-dessus du tombeau qui n'est plus qu'une masure située à l'entrée de la grotte du Pausilipe, dans la vigne du marquis de Salcitro, il existait parmi beaucoup de ronces un ancien laurier dont tous les voyageurs ont parlé; les uns disent qu'il avait crû de lui-même, d'autres qu'on l'avait planté et même replanté dans ce siècle (le XVIIIe), il était mort en 1776.
Enfin un amateur dijonnais qui cultive les arts avec succès[7], et qui, dans une excursion faite à Naples en 1833, a visité le Pausilipe et examiné le monument avec la plus scrupuleuse attention, nous a causé quelque surprise en nous annonçant que depuis longtemps il n'existait plus de laurier ni sur le tombeau, ni dans ses environs, et que ce que l'on donnait pour tel, était du chêne vert d'Italie dont la feuille ressemble beaucoup à celle du laurier. Ce chêne est le seul arbre qui se trouve maintenant sur le tombeau. Nombre d'années se sont écoulées depuis que le véritable laurier a disparu sous la main des nombreux visiteurs, qui n'ont pas mis la cognée au pied de l'arbre, mais qui ont fini par le détruire entièrement, à force d'en emporter des feuilles et des rameaux. Ce sont surtout messieurs les Anglais qui se sont signalés dans cet honorable pillage. Il y a environ douze ans que M. Casimir Delavigne, notre célèbre poète, si fidèle à la pureté de goût de Virgile, a fait, m'a-t-on dit, rétablir un véritable laurier sur le tombeau; mais deux ans après, il n'en restait pas brin, tant le fanatisme virgilien est encore dans toute sa ferveur. On a annonce récemment que M. Eichhoff, savant distingué, voulant consacrer par un monument durable le tombeau en question, y a fait élever une colonne de marbre blanc ombragée d'un laurier, et portant l'épitaphe ordinaire Mantua me genuit, etc.; c'est très-bien; passe pour la colonne, elle sera sans doute respectée, car elle ne peut pas, comme une feuille d'arbuste, se glisser dans la poche ou dans le porte-feuille; mais pour le laurier, il court de grands risques, à moins que M Eichhoff n'ait trouvé le moyen de mettre ses feuilles et ses rameaux à l'abri de la rapacité des pélerins toujours si zélés et si avides de remporter la petite relique, constatant la visite qu'ils ont rendue aux mânes du grand homme.