A propos de ces pélerins, nous dirons que, parmi eux, plusieurs personnages connus ont parlé eux-mêmes du résultat de leur pèlerinage; et nous citerons à cet égard quelques faits qui prouveront le prix que l'on a attaché en différents temps à ces légères curiosités.

En 1755, M. Bordes, littérateur lyonnais très-connu, voyageant en Italie, se rendit au mont Pausilipe, visita le monument de Virgile, détacha une feuille du laurier, et, à son retour en France, la plaça en tête d'un exemplaire du VIRGILE, Elzevir, 1676, _pet. in-_12, qu'il possédait dans sa bibliothèque; il y ajouta cette inscription:

«Feuille du laurier qui couvre le tombeau de Virgile, dans le royaume de Naples, près de Naples, cueillie en 1755, par M. Bordes, de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon.»

Ce petit volume, lors de la vente des livres de M. Firmin Didot, en 1810, a été adjugé pour la somme de 366 fr.[8].

M. Grosley de Troyes, dont nous avons déjà parlé, exécuta, en 1758, son pèlerinage au mont Pausilipe, et cueillit sur le tombeau deux branches du laurier; revenu dans sa patrie en 1759, il offrit l'une de ces branches à l'Académie des sciences, à Paris; et il disposa de l'autre, à Troyes, en faveur d'un jeune rhétoricien, qui, à la distribution des prix du collège, avait remporté celui de poésie. Quelques jours après, le jeune lauréat adressa un remercîment en vers latins à Grosley, qui en fut tellement satisfait qu'il embrassa l'auteur et lui remit un exemplaire du beau VIRGILE de la Rue, en lui disant: «Vous avez la sauce; tenez, voilà le poisson.» Ce jeune élève, plein de mérite, était M. Bouillerot, qui se fit ecclésiastique. Le clergé du diocèse de Troyes et la Société académique de l'Aube l'ont toujours compté au nombre de leurs membres les plus distingués.

Mme la Margrave de Bareuth, sœur de Frédéric-le-Grand, roi de Prusse, n'a pas dédaigné d'aller aussi rendre visite au monument du mont Pausilipe et d'en rapporter le rameau sacré. De retour dans ses Etats, elle l'envoya au roi son frère, avec ce billet:

«J'arrive d'Italie, je désirais vous rapporter quelque chose de ce beau pays; je n'y ai rien trouvé de plus digne de vous être offert qu'une branche du laurier qui ombrage le tombeau de Virgile.»

C'était un compliment flatteur pour un prince qui se délassait des travaux de Bellone avec sa lyre, lyre dont Voltaire, soit dit entre nous, remontait quelquefois les cordes, pour en rendre les accords plus parfaits.

On trouve dans le Magasin encyclopédique, 1795, tome I, p. 271, une épître en 46 vers, adressée à l'abbé Delille, par un anonyme qui, comme tant d'autres, était allé faire près de Naples, sa petite récolte au mont sacré. Cette épìtre a pour titre: «à Virgile-Delille, en lui envoyant un morceau de laurier coupé sur le tombeau de Virgile.» Nous allons rapporter quelques vers de cette pièce, parce que l'auteur y peint l'état actuel du monument: il parle d'abord du lieu, ainsi que de Virgile, et dit:

«Je croyais retrouver de sa gloire embellis
Ces bois qu'il enchantait du nom d'Amaryllis,
Tandis que sous l'ormeau, de jeunes tourterelles
Y roucoulaient d'amour leurs plaintes mutuelles;
Le charme a disparu; rien ne s'offre en ce lieu
Qu'un triste souvenir et du temple et du dieu.
De ronces, de cailloux cette terre semée
Est par un pâtre obscur sans respect affermée.
Pour y gravir l'œil cherche un pénible sentier;
Plus d'ombrage à l'entour, plus d'oiseaux; ce laurier
Qui, fier de ses mille ans, s'élevait si superbe,
Coupé dans sa racine, est ignoré dans l'herbe;
Un mercenaire avide et prompt à l'outrager
Trafique de sa gloire et l'offre à l'étranger…»