Puis s'adressant à l'abbé Delille:

«Cet arbre t'appartient; ton nom sut m'enhardir
A saisir ce débris pour un talent que j'aime;
Je l'ai pris à Virgile et le rends à lui-même.»

Ces vers ne sont pas du premier mérite, mais l'à-propos est bien; il est certain que personne n'était plus digne d'un tel présent que le traducteur des Géorgiques.

M. De Châteaubriand est aussi l'un de ces curieux amateurs qui ont moissonné dans le champ sacré du Pausilipe. Sa belle lettre sur la ville éternelle (Rome), adressée à M. de Fontanes, le 10 janvier 1804, en fait foi. Elle commence ainsi: «J'arrive de Naples, mon cher ami, et je vous porte des fruits de mon voyage sur lesquels vous avez des droits. Tenet nunc Parthenope …» L'illustre écrivain n'en dit pas davantage.

Nous ne prolongerons pas cette liste des personnages connus, qui eux-mêmes ont parlé de leur pélerinage au mausolée du grand poète; mais combien d'autres amateurs, tant nationaux qu'étrangers, ont fait la même excursion, et conservent silencieusement dans leur cabinet la feuille dont ils ont dépouillé l'arbre sacré!

On avouera que ces pélerinages multipliés presqu'autant que les feuilles du fameux laurier si souvent renouvelé, sont la plus grande preuve de l'enthousiasme qu'ont excité dans tous les temps et les chants mélodieux du cygne de Mantoue et ses qualités personnelles. Il avait une si belle âme! non seulement on l'admire, mais on l'aime; et dès son vivant, il avait inspiré ces nobles sentiments à ses contemporains, surtout aux plus illustres, entre autres, Auguste, Mécène, Horace, Varus, Gallus, Pollion, etc., qui le chérirent tendrement. Chez les Modernes comme chez les Anciens, il a été l'objet de la plus grande vénération; mais quelquefois on a honoré sa mémoire par des particularités assez singulières. Par exemple, à Mantoue, le croira-t-on? on est allé jusqu'à regretter hautement et solennellement à l'église que le prince des poètes latins n'ait pas été chrétien, et cela est consigné dans un hymne que l'on chantait à l'office le jour de la fête de saint Paul. Voici ce que nous apprend à ce sujet l'abbé Martinelli, dans son Discours sur l'état des lettres et des arts à Mantoue, 1775, in 4°. L'anecdote est tirée d'un manuscrit de Jean Piccinardi de Crémone:

«Au XVe siècle, dit l'auteur, on avait coutume à Mantoue, de chanter à la messe de saint Paul, un hymne en l'honneur de Virgile. On y supposait que l'apôtre des nations, arrivant à Naples, tourna ses regards vers le mont Pausilipe où reposent les cendres de ce grand poète, et qu'il regretta de n'avoir pu ni le connaître, ni le convertir; c'est ce qu'exprime la strophe suivante tirée de cet hymne et où l'on parle de saint Paul en ces termes:

Ad Maronis mausoleum
Ductus, fudit super eum
Piæ rorem lacrymæ:
Quem te, inquit, reddidissem,
Si te vivum invenissem,
Poctarum maxime!

On peut dire que cet hommage, quoique bizarre, prouve plus que tout autre, le cas que l'on faisait du poète dans un siècle tout de foi, mais où le goût était encore loin d'être épuré[9].

L'épitaphe suivante, quoique bien postérieure à la strophe que nous venons de rapporter, peut rivaliser avec elle par son ridicule et par sa niaise simplicité: