Quant la guerre est declarée en un pays, & qu'on doute des forces de l'ennemy, à tout evenement, on se fortifie par tout avec l'ordre que le Conseil y donne. Les habitans destruisent tous les bourgs, villes, & villages frontiers, incapables d'arrester l'ennemy, ou de pouvoir estre suffisamment fortifiés pour soustenir un siege, & chacun se range dans les lieux fortifiez de sa jurisdiction, où ils bastissent de nouvelles cabanes pour leur demeure, à ce aydez des habitans du lieu; qui leur font la courtoisie avec affection.

Les Capitaines à ce aydez de leurs officiers & gens du Conseil, travaillent, continuellement à ce qui est de leur conservation & fortification, à ce que par leur faute ou negligence ils ne soient surpris de l'ennemy, font balayer & nettoyer les suyes & araignées des cabanes, de peur du feu que l'ennemy y pourroit jetter, par de certains artifices qu'ils ont appris de je ne sçay qu'elle autre Nation que l'on m'a autrefois nommée, & qui s'est eschappée de ma mémoire.

Ils font porter sur les guarites, des pierres, & de l'eau pour s'en servir dans l'occasion, & crainte de tout perdre si la forteresse venoit à estre prise d'assaut, ou que le feu s'y prit, plusieurs font des trous en terre, dans lesquels ils enferment ce qu'ils ont de meilleur, & le couvrent si proprement de la mesme terre, que le lieu ne peut estre recognu que de ceux là mesme qui y ont travaillé.

Un bon Capitaine n'a pas seulement soin du dedans, mais aussi du dehors, & manquer dans la prevoyance est tout perdre, peur de quelque camisade, les Chefs envoyent par tout des espions & coureurs, pour descouvrir & observer l'ennemy, & posent leurs sentinelles selon la necessité, pendant que d'autres exhortent & encouragent le reste des gens de guerre, à faire des armes, & de se tenir prests pour vaillamment & genereusement combattre, resister & se deffendre si l'ennemy vient à paroistre.

Le mesme ordre s'observe en toutes les autres villes & forteresses du pays, jusques à ce qu'ils voyent l'ennemy attaché à quelqu'une, & pour lors la nuict venue à petit bruit, une quantité de soldats de tous les villages voisins, vont au secours, & s'enferment au dedans de celle qui est assiegée, la deffendent font des sorties, dressent des embusches, s'attachent aux escarmouches, & combattent de toute leur puissance, pour le salut de la patrie, surmonter l'ennemy & le deffaire du tout s'ils peuvent.

Pendant que nous estions au village de S. Joseph, nous vismes faire toutes les diligences susdites, tant en fortification des places, apprests des armes, assemblées des gens de guerre, provision de vivres, qu'en toute autre chose necessaire pour soustenir une grande guerre qui leur alloit tomber sur les bras, de la part des Attiuoindarons, si le bon Dieu n'eust diverty cet orage, & empesché ce malheur qui alloit menaçant nostre bourg d'un premier choc, lequel à cette occasion fut mis en estat de deffence en ruynant les cabanes escartées, qu'on rebastit dans le fort réduit en forme ronde, & en lieu assez fort d'assiette de tous costez.

Mais pour ce que nous ne voulumes pas quitter nostre ancienne cabane pour nous placer dans la ville, les Sauvages nous advertissoient de nous donner sur nos gardes à quoy nous ne manquions pas, car il ne faut point tenter Dieu, & négliger ses asseurances, c'est pourquoy nous barricadions nostre porte toutes les nuicts, avec des grosses busches de bois posées les unes sur les autres, avec deux paulx derrière piquez en terre, & n'ouvrions point à heure indue à qui que ce fut, sinon aux François.

Or pour ce que la guerre n'est en rien bonne, si elle n'est pour le soustien de la foy, & que les Neutres qui pouvoient faire jusques à cinq ou six mille hommes n'estoient que trop fort pour deux mille hommes que nos Hurons peuvent faire au plus, nous fusmes les intercesseurs de la paix, comme j'ay dit ailleurs, & donnames nos raisons, lesquelles nous acquirent quelque chose sur leur esprit, & la promesse qu'ils se tiendroient en paix, &, ne penseroient plus à la guerre, si les Neutres ne les y obligeoient, & que ce en quoy ils avoient auparavant fondé l'esperance de leur salut estoit en nostre grand esprit, & au secours que quelques François mal avisez, leur avoient fait esperer de Kebec: Outre une tres-bonne invention qu'ils avoient conceue en leur esprit, par le moyen de laquelle ils esperoient tirer un grand secours de la Nation du Feu, ennemis jurez des Neutres.

L'invention estoit telle, qu'au plustost ils s'efforceroient de prendre quelqu'un de leurs ennemis, ausquels ils couperoient la gorge, & que du sang de cet ennemy, ils en barbouilleroient la face, & tout le corps de trois, ou quatre d'entr'eux, lesquels ainsi ensanglantez seroient par aprés envoyez en Ambassade à cette Nation de Feu, pour obtenir d'eux quelque secours & assistance à l'encontre de si puissans ennemis, & que pour plus facilement les esmouvoir à leur donner ce secours, ils leur monstreroient leur face, & tout leur corps desja teints & ensanglantez du sang mesme de leurs ennemis communs.

J'admiray l'invention & l'esprit de ce bon Capitaine Auoandaon qui m'en fit le recit, mais pour cela, la paix valloit mieux que la guerre, & que demeurassions amis de tous pour les gaigner tous, dequoy furent fort contans la pluspart des hommes, & generallement toutes les femmes, lesquelles nous en parloient en particulier, & nous prioient d'y tenir la main, c'est ce qui nous fit croire qu'elles ont peu de voix en chapitre, & qu'il ne leur est pas permis de parler librement des choses qui concernent le fait des hommes.