Du reste du morceau de terre il en fit un petit homme avec de la salive qu'il cracha dans sa main, & puis il le souffla tant qu'il devint grand, estant grand il luy donna la parolle, en lui soufflant dans la bouche. Voilà des sentimens & des pensées qui ne sont pas trop esloignées de la vérité de la chose pour des Sauvages qui n'ont jamais esté instruits, car il ne se lit point que jamais les Apostres, leurs Disciples, ny aucun Religieux avant nous, ayent passé en ces pays là pour leur prescher la parole de Dieu, ny autrement. Pour la creation de la femme, ils disent que le Messou remit cette petite beste à l'eau qui en rapporta encore de ta terre; de laquelle il fit une femme de la mesme sorte qu'il avoit fait l'homme, puis demeurans ensemble sur la terre, ils eurent quantité d'enfans, & leurs enfans en eurent d'autres, de sçavoir leurs noms, ils n'en sçavent aucuns, leurs peres ny leurs meres en leur ayans pas appris, pour les avoir eux-mesmes ignorez, comme avoient faits leurs predecesseurs.

Et disent de plus que tous ces enfans là furent presque tous noyez à cause qu'ils estoient trop meschans. Il en resta seulement cinq, sçavoir; trois hommes, & deux femmes, lesquels s'estans sauvez dans leur canots se tindrent tousjours sur les eauës, & voicy comme la chose arriva à leur dire: Ce Messou allant à la chasse ses loups cerviers dont il se servoit au lieu de chiens, estans entrez dans un grand lac ils y furent arrestez. Le Messou les cherchant partout, un oyseau luy dit qu'il les voyoit au milieu de ce lac, il y entre pour les retirer, mais ce lac venant à se des gorger, couvrit la terre, & abysma le monde, & généralement tous les arbres quelle avoit produit d'elle mesme en furent cachez, & leurs branches pourries dans les eaux ny restant que le tronc. Apres que les eaux se furent retirées, ce Messou tira des flesches à ces troncs d'arbres, lesquelles se convertirent en branches, se vengea de ceux qui avoient arresté ses loups cerviers, & espousa une ratte musquée, de laquelle il eut des enfans qui ont aydé à repeupler le monde, se disent quelqu'uns, mais d'autres tiennent que ce Messou e se maria point, & qu'il ny resta pour la réparation du monde que ces cinq personnes eschappées du deluge, d'où appert qu'ils ont quelque tradition de cette inondation universelle, qui arriva du temps de Noé.

Ils tiennent que ces cinq s'en allerent bien loing chercher le Messou, qui estoit Dieu, lequel ils ne pouvoient rencontrer, en fin aprés voir bien cherché sur les eaux ils arriverent en un lieu d'où les eaux s'estoient retirées, & y avoit terre ferme, sur laquelle ils trouverent un homme, auquel ils demanderents s'il estoit Messou, il leur respondit que ouy, lors ils luy demanderent du tabac ou petun pour petuner, il leur en donna, & comme ils eurent petuné ils luy presenterent le calumet qu'il prist & le cassa, alors ils luy dirent qu'il n'estoit pas le vray Messou, car il n'est point meschant, mais plustost le Manitou, c'est pourquoy ils le quitterent là, & s'en allèrent plus loing, ou ils rencontrèrent un grand homme qui ne parloit point, mais leur fit signe de la main. Ils furent à luy, & l'ayans abordé il leur presenta de grandes chaudieres pleines de viandes, mais comme il ne parloit point ils estoient bien empeschez; il survint là un homme qui leur demanda où ils alloient, ils respondirent qu'ils cherchoient Messou, lors il leur dit, vous l'avez trouvé, & puis leur donna bien à manger de fort bonnes viandes, & entre autres il leur en donna d'une qui n'estoit pas plus grande que l'ongle, de laquelle ils avoient beau manger elle ne diminuoit point, & avoit le goust de toutes sortes de viandes, comme d'eslan, d'ours de cariboust, lievres, perdrix, &c.

Apres qu'ils eurent bien mangez il leur demanda s'ils vouloient voir quelque chose de beau, ils dirent que ouy, aussitost il fit venir quantité d'animaux de toutes les sortes, qui avancerent devant eux, & les arbres aussi. Apres avoir veu tout cela il les congedia, & leur dit qu'ils n'en parlassent à personne, & ce qui les estonna d'avantage, fut que cet autre ne parla jamais, mais avoit tousjours les yeux estincelans & comme pleins de feu.

Cela fait, ils s'en revindrent par une petite riviere, (car l'eau n'estoit plus sur la terre) en laquelle ils rencontrerent un petit Islet sur lequel il n'y avoit personne, n'ayans mesme point veu de pistes d'hommes le long du bord de l'eau qu'ils avoient passée. Ils demeurerent sur cest Islet, où là estant y vint des Manitous (qui sont des Diables), qui eurent, affaires à leurs femmes, dont elles eurent des enfans, lesquels ont repeuplé le monde peu à peu comme il est.

Pour la mer, j'ay dit que c'est le fils qui la gouverne, & semblablement la terre, mais ils disent qu'ayant esté bonne à boire au commencement elle devint sallée & amere par cet accident. Il arriva un jour que le Nikycou (qui est la loutre) ayant mordu la Ouynesque, qui est une petite beste fort puante, que nous appelions autrement l'enfant du Diable à cause de ses mauvaises qualitez, ce loutre l'ayant mordue, il eut la gueule infecte & puante de son ordure qu'il luy jetta, escumant ainsi il s'alla laver dans la mer, & la rendit sallée & de mauvais goust, comme elle est.

Ils disent en outre, que tous les animaux de chaque espece, ont un frere aisné, qui est comme le principe, & comme l'origine de tous les individus, & que ce frère aisné est merveilleusement grand & puissant, l'aisné des castors, disent-ils, est peut estre aussi gros qu'une cabane, quoy que les cadets (s'entend les castors ordinaires) ne soient pas plus gros qu'un petit mouton; Or ces aisnez de tous les animaux sont les cadets du Messou, (le voila bien apparenté) si quelqu'un void en dormant l'aisné, ou le principe de quelques animaux, il fera bonne chasse, disent-ils, s'il void l'aisné des castors, il prendra des castors, s'il void l'aisné des eslans, il prendra des eslans, jouissans des cadets, par la faveur de leur aisné qu'ils ont veu en songe, mais quand on leur demande où sont ces aisnez ils se trouvent bien empeschez, confessans eux-mesmes qu'ils ne sçavent où ils sont, sinon que les aisnez des oyseaux sont au Ciel, & les aisnez des autres animaux sont dans les eauës, mais l'Alcoran de Mahomet dit bien mieux que les bestes vont dans le Paradis, & que ce grand coq, l'aisné de tous les coqs, prie pour tous ses freres, & que quand il chante, tous les coqs de la terre luy respondent, & chantent comme luy par une correspondance que les animaux de la terre ont avec ceux du Ciel, qui prient pour eux.

On dit de plus que nos Montagnais reconnoisent deux principes des saisons, l'un s'appelle Nipinoukhe, c'est celuy qui ramene le Printemps & l'Esté, l'autre s'appelle Pipounoukhe, qui ramene la saison froide. Ils soustiennent bien qu'il sont vivants, mais ils ne sçavent pas comme ils sont faits, s'ils sont hommes, ou animaux, ny de quelle espece, & disent qu'ils les entendent parler, ou bruire, notamment à leur venue, sans pouvoir distinguer ce qu'ils disent, pour leur demeure, ils partagent le monde entr'eux, l'un se tenant d'un costé, l'autre de l'autre, & quand le temps de leur station, qui est aux deux bouts du monde, est expiré, l'un passe en la place de l'autre, se succedant mutuellement. Quand Nipinoukhe revient, il ramene avec soy la chaleur, les oyseaux, la verdure, il rend la vie & la beauté au monde, mais Pipounoukhe ravage tout, estant accompagné de vents, de froids, de glaces, de neiges, & des autres appanages de l'Hiver.

Pour les flux & reflux de la mer, comme ils tiennent que l'eau a une ame immortelle qui lui donne ses mouvemens, ils ne s'estonnent pas tant de ce flux & reflux, comme firent jadis nos Hurons arrivant avec nous à Kebec, lesquels encor bien qu'avec nos Montagnais, ils croyent à l'eau une ame vivante, ils crurent nostre riviere de bien plus grand esprit que celles de leur pays, qui n'ont pas de flux & reflux pour estre trop esloignées de la mer, & m'en demandoient des raisons, non seulement, mais ils eussent bien desiré me voir raisonner avec cette eau, & luy demander à elle mesme, pourquoy ses diverses allées & venuës contraires, & à quel dessein, effects qu'ils admirerent plustost que de les pouvoir comprendre, ne les comprenans pas moy mesme, pour estre au delà de ma capacité, & de celle des Sçavans.

On tient pour certain qu'Aristote se precipita dans l'Euripe, desirant que l'Euripe le comprit, puis qu'il ne pouvoit comprendre les principes & les raisons des mouvemens d'iceluy. Qui est-ce aussi qui depuis ce grand Philosophe a pû nous donner une raison certaine du mouvement admirable de cet espouventable Occean? mouvement qui ne se faict pas du pole Arctique, jusques au pole Antarctique, comme quelqu'uns se sont persuadez. Que si cet element ne faisoit que rouler du Nort au Sud, & retourner du Sud au Nort, il n'y auroit de quoy tant admirer. Mais la merveille est que la mer prenant son cours vers le pole Antarctique, qui est celuy là qui va du costé du Midy, au mesme temps elle vient vers l'Arctique qui luy est opposé, c'est à dire qui est du costé du Septentrion & par ainsi elle a des mouvemens contraires (bien qu'en diverses parties,) en mesme temps, & à l'instant quelle se retire, de nostre pole Arctique, elle retourne aussi de l'Antarctique, refluant tant d'une part que d'autre, au milieu de la mer où les marées, & reflux venant à s'entrerencontrer sous la ligne Equinoctiale, incontinent la mer vient à bouffir, s'enfler & grossir aussi long-temps que le reflux e fait. Et derechef la mer estant estrangement enflée & eslevée comme de tres hautes Montagnes, elle commence aussitost à se dilater & abaisser. Tant plus se dilate tant plus elle s'abaisse au dessous de la ligne; & d'autant qu'elle s'abaisse en ce milieu du monde, plus elle monte & se dilate d'une part & d'autre vers les deux poles susdits, roullant dessus les sables, inondans les campagnes, & eslevans de toutes parts, jusques à Lebe venant. Lors qu'elle se dilate ainsi vers bouts, & autres extremitez de la mer, on l'appelle flux, & le reflux, quand elle se retire vers l'Equinoctiale.