Le Père ayant finy son discours, le Capitaine Montagnais prit la parole & fist une harangue, accompagnée de son eloquence ordinaire, dont en voicy la teneur, que j'ay bien voulu vous coucher icy, non pour la rareté de son stile, mais pour la substance que son discours contient, enfermé dans sa simplicité que je confesse estre sincere, comme celle de nos meilleurs Catholiques. Vous qui estes icy assemblez, escoutez, considerez & prestez l'oreille à ce que je vay vous dire, afin que vous en puissiez faire fruict. Il est vray que nous n'avons point d'esprit nous autres barbares, nous le cognoissons bien à present au lieu que du passé nous nous croyons sages, mais aussi faut il advouer que vous en avez bien peu (vous Pere Joseph,) en cette demande que vous nous faites, de cultiver les terres & nous habituer auprès de vous avec toutes nos familles comme nous en avons eu autrefois le dessein par tes remonstrances desquelles depuis long-temps, tu n'a plus ozé dire mot, ou pour y estre contrarié par les François, ou pour considerer toy mesme que nous n'avons point de quoy vivre, ny toy moyen de nous en donner pendant que nous abattrions les arbres & défricherions les terres. Mais si les François avoient du courage assez, de nous en prester pendant un an ou deux, qu'il nous faudroit pour disposer ces terres, nous nous y employerions de bonne volonté avec toutes nos familles, qui ne demanderoient pas mieux, & y ayant dequoy les nourrir, nous irions à la chasse, & rendrions aux François leurs vivres en des pelleteries & fourures plus qu'ils ne nous auraient presté, autrement nous ne pouvons pas nous arrester en un lieu sans mourir de faim; voyez donc si vous pouvez nous assister, & selon vos offres, nous tascherons de satisfaire à vas desirs.

Ceux à qui la chose touchoit de plus prés ne firent point d'autre responce, sinon, qu'il n'y avoit point de provision à Kebec, & qu'on doutoit encore que les Navires arrivassent si tost, & partant qu'on, ne pouvoit leur en prester pour ce coup, puis que les François estoient eux mesmes en necessité; ce qu'entendans les pauvres Sauvages pleins de bonne volonté, ils offrirent nonobstant de leurs enfans pour estre instruicts avec les François, mais à raison qu'il y avoit peu de vivres au magazin, comme je viens de dire, on differa d'en vouloir prendre jusqu'à l'arrivée des Navires.

Les RR. PP. Jesuites receurent neantmoins un petit garçon nepveu de Esrouachit, mais soit qu'il s'ennuiat seul, ou qu'ils n'eussent pas moyen de l'entretenir, il ne leur demeura guere, car la perte de leur vaisseau & du R.P. Noirot, les avoit mis à l'estroit & privé de beaucoup de commoditez, qui leur eussent pû servir en cette belle occasion.

Voicy encor un autre fruict du baptesme du petit Neogauachit & de l'exhortation du Pere Joseph le Caron, envers un Algoumequin nommé Napagabiscou, & par les François Trigatin, lequel à quelque jours de là estant tombé malade, eut si peur de mourir sans estre baptisé, qu'il demanda maintefois & avec tres-grande instance, si que se voyant pressé du mal, il disoit que s'il n'estoit baptisé, qu'il en imputeroit la faute devant Dieu à quiconque luy refuseroit, promettant d'ailleurs que si Dieu luy rendoit la santé, il se feroit instruire aussi tost après son baptesme & vivroit à l'advenir en bon Chrestien.

Tellement qu'un Sauvage nommé Choumin vint advertir le F. Gervais qui estoit encor pour lors au Cap de Victoire de se transporter promptement auprès du malade qui le demandoit à toute instance, mais à peine ledit F. eut il moyen de luy rendre responce & s'informer de sa si soudaine maladie qù'un autre messager arriva en grand haste (lequel depuis a esté baptisé par les PP. Jesuites) pour le faire diligenter, luy disant viste, viste, frere Gervais pour baptizer Napagabiscou, qui t'en prie, car il s'en va mourir; Alors le bon frère luy dit, je veux bien, l'aller secourir & faire mon possible pour le rendre capable du Ciel, mais comment veux-tu que je me transporte là, je ne peux passer la riviere à nage, & n'ay ny canot ny chalouppe pour me conduire. Le Sauvage respondit, c'est à tort que Choumin a laissé retourner son canot, mais, met toy librement sur mes espaules, & je te passeray à la nage, car autrement tu tarderas trop icy.

Considerés un peu, ô Chrestiens l'affection que ce bon Sauvage avoit pour le salut de son frere prochain, luy qui n'en avoit pas encore pour luy mesme pour n'estre pas encore assez illuminé. Il court, il sollicite, il prend soin de son ame, & passe la riviere à nage pour demander le secours du frère Gervais, & la repasse derechef pour luy amener une chalouppe, puis qu'il ne s'estoit voulu mettre sur ses espaules, où il n'eust pas esté trop asseuré, comme en effect quelle apparence à nous autres Religieux couverts de gros habits qui boivent l'eau comme l'esponge, se mettre sur les espaules d'un barbare pour passer un si grand fleuve, le sujet en estoit bon, mais le hazard fort grand.

Apres que ce bon Religieux fut muny d'une Chalouppe, il pria le Truchement Marsolet de le vouloir accompagner comme il promit de tres-bonne volonté, mais comme ils penserent jouer de l'aviron, il survint des flots & des coups de vents si puissans, avec la pluye qui estoit fort violente, qu'on fut contraint de rentrer dans une barque, & attendre là un autre temps plus beau, car les Mattelots refuserent de passer outre.

Comme ils estoient là attendans la fin des pluyes, ils apperceurent deux Sauvages dans le fleuve à nage, qui allerent premièrement à la barque d'où estoit party le Frère Gervais qu'ils cherchoient, puis vindrent à celle où il estoit, auquel ils firent leur legation, & le solliciterent de partir promptement, pour ce que le pauvre malade l'attendoit avec impatience, & une apprehension grande de mourir sans estre baptisé.

Estans arrivez avec quatre ou cinq François qui les accompagnerent, ils trouverent ce pauvre homme dans une convulsion, & une grosse fièvre qui le mettoient dans un doute qu'il en pu reschaper, car n'y ayant là ny Médecin, ny remede, on ne sçavoit que luy faire sinon de l'observer, & voir quand il expireroit. O bon Jesus, ou sommes nous qui nous delicatons tant pour peu de mal, à la moindre indisposition, les Médecins sont à nos chevets, & les remedes sont à foison distribuez à nos maux pour nous sauver la vie du corps pendant que nous perdons souvent celle de l'ame, Seigneur, qui doit estre pour vostre Paradis.

Ce pauvre Sauvage est au destroit, ce pauvre homme est agonizant, les douleurs de la mort l'assaillent de tout costez, crie il au Médecin sauve-moy la vie, non mais revenu de sa convulsion il n'a recours qu'à ceux qui luy peuvent faire part dans l'héritage de Dieu, puis se tournant du costé du frere il luy dit avec un accent plein de devotion. Mon Frere, il y a long-temps que je t'atendois pour estre fait enfant de Dieu, je te prie baptiser celuy qui preferant les interests du Ciel, à ceux de la terre, ne veut que ce que ton Dieu veut, qui est la grâce de le louer à jamais.