Tous pleuraient & s'affligeoient, & n'y avoit celuy, qui ne fut dans les affres de la mort: ô bon Dieu disoient ils, ayez pitié de nous, nous sommes perdus sans vostre secours, car les maux nous environnent de toutes parts, & puis les meilleurs Catholiques s'adressans à nos Peres, les prioient de les confesser & se mettoient en estat comme s'ils deussent mourir, la femme du sieur Hébert ne se contenta pas d'estre elle mesme bien disposée, elle esleva encore ses deux enfans par les coutils, pour recevoir leur benediction qu'un chacun imploroit.

Chose estrange, comme si le diable eut minuté la ruyne totale de tous, plus les Catholiques se mettoient en estat de salut, & s'humiloient devant Dieu; & plus les périls & dangers sembloient augmenter & les menacer d'une prochaine ruine.

Aux bons jours de Pasques mesme & à L'Ascension, Pentecoste & autres festes principales, c'estoit lors qu'ils n'esperoient plus autre sepulture que le ventre des poissons, puis que plus grands & eminents estoient les dangers & les tourmentes, que plus grandes estoient les festes.

On avoit desja prié Dieu pour eux à Kebec les croyoit morts & submergez, lors que Dieu leur fist la grace de les delivrer & leur donner passage pour Tadoussac, où ils arriverent à bon port le 14e jour de Juin, aprés avoir esté treize semaines & un jour en mer dans des continuelles apprehensions de la mort, & si fatiguez qu'ils n'en pouvoient plus.

D'exprimer les actions de graces qu'ils rendirent à Dieu, à la Vierge & aux Saincts, il seroit impossible, puis que leur obligation estoit comme des morts ressuscitez en vie par leur beneficence. Le P. Joseph monta à Kebec dans les premieres barques appareillées, pour aller promptement asseurer les hyvernants de leur delivrance, & comme Dieu avoit eu soin d'eux au milieu de leur plus grandes afflictions & les avoit protegé.

Le P. Paul resta à Tadoussac, où il celebra la S. Messe pour la première fois dans une Chappelle qu'il bastit à l'ayde des Mattelots & du Capitaine Morel, avec des rameaux & feuillages d'arbres le plus commodement que l'on peut. Pendant le S. Sacrifice deux hommes decemment vestus estoient à ses costés avec chacun un rameau en main pour en chasser les mousquites & cousins, qui donnoient une merveilleuse importunité au Prestre, & l'eussent aveuglé ou faict quitter le S. Sacrifice sans ce remede qui est assez ordinaire & autant utile que facile.

Le Capitaine Morel fist en mesme temps tirer tous les canons de son bord, en action de grace & resjouissance de voir dire la saincte Messe où jamais elle n'avoit esté célébrée, & après les prières faictes, pour rendre le corps participant de la Feste aussi bien que l'esprit, il donna à disner à tous les Catholiques, & l'aprés midy on retourna derechef dans la Chappelle, chanter les Vespres solemnellement, de maniere que cet aspre desert en ce jour là fut changé en un petit Paradis, où les louanges divines retentissoient jusques au Ciel, au lieu qu'auparavant on n'y entendoit que la voix des animaux qui courent ces aspres solitudes.

Lors qu'on batissoit la Chappelle, il y avoit plaisir de voir les Sauvages se mettre en peine pourquoy on vouloit là cabaner, (pensant que ce fut pour une habitation,) & disoient qu'est-ce que l'on pensoit faire de se mettre en lieu si miserable, où eux mesmes ne se cabanoient jamais (à cause des excessives froidures) sinon pour la traicte & la pesche, & aucunement pour la chasse, qui n'estoit bonne que dedans les bois; mais quand ils eurent appris que c'estoit pour y chanter les louanges de nostre Dieu, & pour le remercier d'avoir delivré nos frères du péril des glaces, ils approuverent nostre dessein & y voulurent assister eux mesmes, (en dehors) avec une attention & un silence plus louable que celuy des hérétiques, qui en grondoient entre leurs dents.

Cette Chappelle a subsisté plus de six années sus pied, bien qu'elle ne fust bastie que de perches & de rameaux comme j'ay dit mais la modestie & retenue de nos Sauvages n'est pas seulement considerable en cela, mais ce que j'admire encore davantage, est qu'ils ne touchent point aux barques ny aux chalouppes, que les François laissent sur la greve pendant les hyvers; modestie que les François mesme n'auroient peut estre pas en pareille liberté, s'ils n'avoient l'exemple des Sauvages.

Il me semble que la Tourterelle & le Rossignol sont le vray symbole des reprouvez & predestinez, car la première ne faict que pleurer & l'autre de se resjouir. Le juste pâtit & le reprouvé se resjoui, l'un est tousjours heureux & l'autre tousjours mal-heureux, mais ce toujours n'est qu'un moment devant l'éternité. O mon Dieu voicy une verité cognuë de bien peu de personnes, car on ne faict estat aujourd'huy, que de ceux qui ont dequoy & qui sont en faveur, ô richesses & richars vous périrez, vous mourrez & serez ensevelis aux enfers, si vous usez mal des biens que Dieu vous a donné. Et vous ô Roys, oyez & entendez; & vous ô Juges de la terre apprenez, que ceste puissance laquelle vous exercez maintenant, vous a esté donnée par ce Dieu tout puissant, qui demandera compte de toutes vos oeuvres; & espluchera vos pensées, d'autant que vous estans les Ministres de son Royaume, n'avez jugé selon droiture & equité, ny gardé la loy de justice, moins aussi cheminé conformément à la volonté de vostre Dieu, pourquoy bien-tost & fort horriblement, il s'apparoistra à vous, à cause de la rigueur du jugement, qui sera faict à ceux là qui commandent; car la misericorde est pour les pauvre: mais les puissans seront punis puissamment, pourquoy gardez vous, vous autres qui aspirez au commandement, puis qu'il vous doit servir de condemnation.