Un jour un Sauvage reprochant à nos Peres que nous ne devions pas empescher Napagabiscou, nostre nouveau Chrestien de chanter les malades, & que cela faisoit un grand tort à cause de son experience: On luy dit qu'estant à present Chrestien il ne le devoit plus faire ny aucune de leurs superstitions, ce qui fascha fort ce barbare qui ne laissa pas d'aller trouver Napagabiscou, & luy dire que nos Religieux luy permettoient d'y aller, ce qu'il ne creut pas, & dit qu'il en avoit menty (c'est, une façon de parler assez commune entre les Sauvages) & que nous ne luy avions pas dit cela, & qu'il n'iroit pas: Je suis homme, dit-il, & non point enfant, j'ay promis de ne plus faire le Manitou & je ne le feray plus aussi, quand bien ma femme m'en deust prier pour elle mesme.

Entre les instructions de nos frères on luy enjoignit d'aller toutes les Festes & Dimanches à la saincte Messe, & pour ce qu'ils n'ont aucun Dimanche, on lui faisoit remarquer le septiesme jour, ce qu'il fit dés lors assez exactement, mais pour les jours de festes on l'en advertissoit particulièrement. Un jour qu'il avoit manqué de s'y trouver le R.P. Massé Jesuite le rencontrant luy dit, tu n'as point aujourd'hui assisté à la saincte Messe, cela n'est pas bien, l'autre lui repartit; je ne sçavois pas qu'il y fallut assister aujourd'hui, mais afin que je n'y manque plus, je vai me cabaner en lieu plus commode, & quand tu iras dire la saincte Messe, tu m'appelleras en passant, & je te suivrai pour ny manquer plus.

Il y en a qui ont voulu dire que, ce pauvre baptizé est retourné demeurer parmy ses parens, sans considerer que n'ayant dequoy vivre il a bien fallu qu'il en cherchast où il pouvoit aussi bien que les François dans la necessité, puis que nous n'avons pas le moyen de le nourrir, ny les François la devotion de l'entretenir, mais il ne se trouvera point que depuis son baptesme il aye faict le Manitousiou, ny usé de ses anciennes superstitions, ausquelles ils sont attachez de pere en fils, qui est beaucoup, & partant je dis que n'y ayant point de sa faute, Dieu luy pardonnera beaucoup de choses qu'il n'excuseroit point en nous pour avoir toute occasion de bien faire, & moyen de vivre en vray Chrestien, ou les Sauvages errants sont privez de nos aydes.


D'une petite fille Canadienne baptisée. De sa mort, & de celle du sieur Hebert premier habitant du Canada.

CHAPITRE XXXVI.

AU commencement de l'Hyver en l'an mil six cens vingt six. Un Sauvage nommé Kakemistic, lequel, avoit accoustumé de passer une bonne partie des Hyvers proche de Kebec, tant pour en recevoir quelque alliment, s'il tomboit en necessité, que pour faire part aux François de quelque morceau de viande de la chasse, s'ils luy faisoient d'ailleurs courtoisie, prist resolution d'aller Hyverner assez loin des François, mais comme il pleust à Dieu de disposer des choses, il ne fut pas loin qu'il fut contraint de retourner sur ses pas, d'où il estoit venu pour le peu de neige qu'il trouva par tout au mois de Décembre, laquelle à peine pouvoit estre d'un pied de hauteur au plus, qui estoit trop peu pour arrester l'eslan, & puis sa femme estoit fort enceinte, & preste d'accoucher.

Kakemistic avec toute sa famille, composée de huict personnes, prirent donc resolution de retourner vers les François, & passans par nostre petit Convent, ils y sejournerent deux jours, pendant lesquels nos Frères leur donnerent à manger de ce qu'ils avoient, car ces pauvres Sauvages n'avoient pour toute provision qu'un peu d'anguilles boucannées du reste de leur pesche.

Au bout des deux jours ils trousserent bagage pour aller cabanner proche du fort, afin de pouvoir recevoir quelque soulagement des François de l'habitation, mais auparavant partir il pria le Pere Joseph de luy vouloir donner une paire de raquette qui luy faisoient besoin, & quelque peu de vivres pour ayder à nourrir sa famille, pendant qu'il iroit faire un voyage en son pays vers la riviere du Saguenay au Nort Nordest de Kebec. Ce bon Pere Joseph tout bruslant de charité luy accorda, facillement tout ce qu'il desiroit nonobstant la pauvreté du Convent, & luy donna deux paires de raquettes, un sac de pois, & un sac de grosses febves, avec quelques autres petites choses propres à son voyage, car en verité sans exagérer la vertu de ce bon Pere, il estoit tellement porté de leur bien faire (& à tous les Sauvages generalement) qu'il se privoit souvent, luy & ses freres, de ce qui leur faisoit besoin pour les accommoder, dequoy il estoit aucunefois blasmé, par ceux qui ne pouvoient approuver ses liberalitez, & cet excez de charité envers des personnes qui n'estoient pas encores Chrestiens n'y en termes de l'estre.

Le bon Sauvage se voyant si estroitement obligé, fit plusieurs complimens à sa mode, & des remerciemens qui tesmoignoient assez le ressentiment de tant de bienfaits, & entre autre chose, il dit au Pere Joseph, Je voy bien que tu as un bon coeur, & que tu m'aime bien & toute ma famille semblablement, c'est pourquoy je te la recommande, derechef, & te prie de ne permettre qu'elle aye aucune necessité. Si ma femme accouche pendant que je seray absent, ne laisse point mourir l'enfant sans estre baptisé, puis que tu dis qu'il le faut estre pour aller au Ciel, elle en sera bien ayse, & moy aussi, car luy en ayant parlé, elle me l'a tesmoigné; Et aprés plusieurs autres discours l'on, luy promit d'en avoir le soin, & puis partit pour son voyage du Saguenay aprés avoir cabané sa famille proche le fort des François.